Ernst Burren

On juin 1, 2015 by admin
Ernst Burren © Yvonne Böhler

Ernst Burren
© Yvonne Böhler

Cette page publiée dans Le Courrier le 18.5.2015 est téléchargeable ici : Ernst Burren

Nains de jardin

quand tu penses quel homme important
c’était, erwin, au village, en son temps,
il participait à des tas de commissions
était respecté de tous
et à présent quand tu parles avec lui
et qu’il raconte de ces trucs bizarres
comme récemment à propos de ses nains de jardin,
on arrive presque pas à croire
à quelle allure l’homme devenu vieux
peut décliner

jusqu’à la mort de sa femme
il allait toujours bien
mais depuis là
ça s’est terriblement aggravé

j’ l’ai rencontré récemment
dans la rue
et je lui ai demandé
pourquoi il mettait plus
ses beaux nains de jardin
sous les buissons devant la maison

et alors il a dit
que les nains voulaient plus sortir
qu’ils voulaient rester à la cave

j’ai d’abord pensé qu’il plaisantait
mais après j’ai vite remarqué
qu’il était sérieux

depuis la mort de sa femme
les nains veulent plus
sortir de la cave
ils restent dans le noir avec leur chagrin
qu’il a dit, Erwin

j’ai commencé à parler d’autre chose
parce que j’croyais
que sans ça Erwin
déraperait de plus en plus
mais il a continué
et il a raconté
comme il doit être gentil
avec ces nains
comme il doit les consoler
parce que leur mami est morte
il a pas le droit de les toucher
sinon ils commencent à pleurer
c’est incroyable comme les nains sont des êtres sensibles

en fait j’avais pas l’impression
qu’erwin était dérangé
mais ça m’a quand même effrayé
cette drôle d’histoire qu’il m’a racontée

il paraît que sa femme
leur parlait toujours
et c’est probablement pour ça qu’elle leur manque tant
et qu’ils arrivent pas à passer par-dessus la perte de leur mami
a dit Erwin

de toute sa vie
il a jamais entendu quelque chose d’aussi triste
que ces nains qui sanglotent
en chœur là-bas en bas à la cave

au début ma femme
elle ne voulait pas croire
ce qu’erwin m’a raconté

depuis on en a déjà
souvent parlé
mais on arrive pas à comprendre
pourquoi erwin
un employé de bureau à la retraite quand même
croit que les nains puissent pleurer

alors ma femme a dit
qui sait tout ce qui nous attend
et ce que deviendra
celui de nous deux
qui survivra à l’autre

Extrait de Füürwärch, Mundartgeschichten, Cosmos Verlag, 2008, Muri bei Bern, pp. 120-122. Traduit de l’allemand soleurois par Ursula Gaillard.

 

bio

Né à Oberdorf, près de Soleure, en 1944, Ernst Burren a suivi l’école normale à Soleure. Il a travaillé comme professeur d’école primaire et vit aujourd’hui à Oberndorf. En plus de la poésie et de la prose, Ernst Burren a également écrit des pièces de théâtre et a travaillé pour la radio et la télévision.

«Chez Burren, le dialecte épouse tous les genres. Ce dialecte est sa langue, la langue d’Oberdorf», écrit Pedro Lenz, qui a lu des textes de Burren lors d’une rencontre hommage aux dernières Journées littéraires de Soleure. «Burren a beau écrire toute son œuvre en dialecte, on n’y trouve aucune intention expérimentale. Car Ernst Burren a un grand thème qui de toute évidence le poursuit et le pousse à toujours se remettre à écrire: les gens qui parlent dans son entourage.» Depuis les années 1970, il construit donc une œuvre singulière et foisonnante encore jamais traduite en français (voir derniers titres ci-contre). Ce sera bientôt chose faite grâce à Ursula Gaillard, qui traduit Füürwärch, Mundartgeschichten, à découvrir début 2016 aux Editions d’En bas sous le titre Feux d’artifice. Histoires en dialecte et de dialecte, et dont est tiré le texte publié ici. APD

 

biblio

No einisch uf d Maledive
Histoires en dialecte, Muri-Bern, Cosmos, 2014.

Dr Troum vo Paris
Histoires en dialecte, Muri b. Bern, Cosmos, 2012.

Das fäut no. 54 Min. Lesung
Luzern, Der gesunde Menschenversand, 2011.

Schnee schufle
Muri b. Bern, Cosmos, 2010.

 

Deux lundis par mois, retrouvez dans Le Courrier le texte inédit d’un auteur suisse ou résidant en Suisse. Voir www.lecourrier.ch/auteursCH

Cette page a été réalisée en partenariat avec le site littéraire www.culturactif.ch pendant de nombreuses années. Dorénavant, le nouveau site littéraire suisse www.chlitterature.ch prend le relais en établissant un partenariat avec Le Courrier. Il va mettre à disposition la totalité des inédits publiés pendant ces sept dernières années. Ce site a pour objectif de rendre accessible aux lecteurs et lectrices la littérature suisse grâce à ces choix de textes. Il va se conjuguer avec les ressources diverses qui se mettent en place en Suisse au travers des sites des auteur.e.s, de leurs maisons d’édition, de sites culturels comme www.viceversalitterature.ch, de sites associatifs comme celui de l’association suisse des autrices et des auteurs www.a-d-s.ch, et du portail en construction consacré à la littérature suisse, schweizerliteratur.ch

La page d’inédits dans Le Courrier a été initiée dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre à Genève. Avec le soutien du Département de la Culture de la Ville de Genève et du Département de l’Instruction publique de la République et Canton de Genève, la Fondation Oertli ainsi que la Loterie romande du Canton de Genève et la Fondation Pittard de l’Andelyn.

Comments are closed.

Suivre

Recevez les inédits par courriel – Get every new post on this blog delivered to your Inbox.

Rejoignez d'autres souscripteurs: