Ursula Fricker

On avril 7, 2013 by admin
Ursula Fricker © Ekko von Schwichow/schwichow.de

Ursula Fricker
© Ekko von Schwichow/schwichow.de

 

Cette page publiée dans Le Courrier le 07.04.2013 est téléchargeable ici: Ursula Fricker

 

Hors de soi

 

Il y a quelques semaines, Sebastian était revenu à la charge: ne pourrions-nous pas, malgré tout, imaginer avoir des enfants? Nous n’avions plus parlé d’enfants depuis des années. Je pensais que le sujet était clos, que nous étions d’accord. Lors d’une promenade du soir au parc, il m’a dit en passant qu’il se verrait bien tenter l’aventure avec moi. Quoi? Comment? Je me suis arrêtée. Je ne m’y attendais pas. Je lui ai demandé pourquoi il relançait la discussion, juste maintenant. Il a haussé les épaules. «De toute façon, je suis trop vieille, ai-je continué, à moins qu’il ne te soit égal d’avoir un enfant handicapé?» Il a répondu, «Oui». Il a pris ma main et l’a caressée. «Comment ça, oui?», ai-je demandé. «Non, a-t-il dit, je pense qu’il ne faut pas tout de suite penser à ça. Je ne sais pas trop, mais j’aimerais fonder une famille avec toi. Il se peut que je sois curieux de voir la tête de l’enfant que nous pourrions avoir tous les deux. Et si un jour nous devions nous séparer, ajouta-t-il, nous ne serions pas seuls. Aucun de nous.» «Que veux-tu dire? Pourquoi devrions-nous nous quitter? Pourquoi dis-tu ça?» Il se tut. Bizarre; pendant toutes ces années, je n’avais jamais sérieusement pensé à une séparation, assumant cette idée tout aussi étrangère à Sebastian. Et d’ailleurs, d’où venait cette idée? Je transpirais. Le chemin sembla se déformer, se couvrant de creux et de bosses. Sebastian m’a prise dans ses bras. «Shhh, fit-il, pour me calmer, ce n’est pas ce j’ai voulu dire.» Je cherchai ses yeux. Ses yeux étaient bleus, comme toujours. D’autres femmes se seraient réjouies. Je n’avais jamais voulu d’enfant. Sebastian le savait. Je m’étais défendue bec et ongles. J’avais l’impression qu’il voulait me faire un enfant dans le dos. Ridicule. Si je ne voulais pas, rien ne se ferait. A supposer, même, que j’aie un jour paniqué à l’idée de manquer cette étape cruciale, je n’en aurais jamais parlé. Je ne voyais aucune place pour un enfant dans notre vie. Passer des heures sur les places de jeux, avec des douzaines de mères ou de pères mesurant les compétences sociales précoces de leur descendance, n’avait rien d’attrayant, me paraissait plutôt ennuyeux.
[…]
Comment Sebastian avait-il su que je me laisserais convaincre? Son désir d’enfant m’avait travaillée jour après jour, s’était subrepticement transformé jusqu’à devenir mon propre désir. Ce soir, je lui avouerai qu’un enfant me semblait également imaginable.
Tout à coup, devant moi, les voitures ont freiné. J’ai réagi au dernier moment. Sebastian s’est éveillé en sursaut. Il s’est vaguement redressé, a frotté ses yeux. «Que se passe-t-il?» «Je n’en sais rien, sans doute un embouteillage.» Moi aussi, j’étais fatiguée; il ne manquait plus que ça. Après un quart d’heure, rien n’avait bougé. J’ai appelé nos amis pour leur annoncer que nous serions en retard. Embouteillage, circulation du week-end. A cet instant, j’ai vu les gyrophares bleus dans le rétroviseur. J’ai entendu une sirène. «Peut-être quand même un accident, ça risque de durer.»
[…]
Déjà l’hélicoptère s’élevait dans les airs, virant au sud. Il retournait à Berlin. Logique: dans les hôpitaux du Brandebourg, la survie était encore une affaire de chance. Dernièrement, j’avais lu une statistique. Ceux qu’on appelle communément les «nouveaux Länder» comptent moitié plus de personnes mourant de maladies cardiaques que dans le reste du pays. Midi approchait. Maintenant, le soleil était couvert de traînées nuageuses. Combien de temps cela allait-il durer? Certains moteurs tournaient encore à cause de la climatisation. Nous n’en avions pas. Je suis sortie de la voiture.
«Bastian, tu restes là? Au cas où ça se remettrait à rouler?» Il a hoché la tête.
[…]
Où se trouvait notre voiture? L’avais-je dépassée? Je regardais devant moi, derrière moi. Je me concentrais sans parvenir à me souvenir des voitures proches de la nôtre. Couleur? Marque? Pas pris garde. N’y avait-il rien de particulier à notre hauteur, des buissons, un panneau, quelque chose? Sebastian m’aurait certainement appelée. Donc, je n’avais pas dépassé notre position. Je me sentais totalement ailleurs. Incapable de m’appuyer sur ma mémoire, sur mon sens de l’orientation. J’ai continué, mais rien, pas de Sebastian. Je me suis immobilisée. Avions-nous été arrêtés aussi loin du lieu de l’accident, plus près?
Les gens sont retournés à leurs voitures, comme obéissant à un ordre invisible. Chacun s’est rassis derrière son volant. Merde, ça roule de nouveau! Et moi, je ne trouve pas notre voiture. On n’a pas idée d’être aussi bête. Sebastian allait sans doute se garer sur la bande d’arrêt d’urgence. Il allait attendre que je le retrouve. Pas de panique! Je n’avais pas d’autre choix que de laisser les gens se remettre à rouler. Je suis allée sur la bande d’arrêt d’urgence. Devant, les premières voitures ont démarré. Les moteurs s’allumaient les uns après les autres. Péniblement, la colonne s’est mise en mouvement, en s’étirant. Seule une voie avait été ouverte. La circulation s’est interrompue brusquement, un obstacle bouchant la voie de droite. Klaxons. Quelqu’un n’avait pas démarré! Je me suis mise à courir. Sebastian avait-il malgré tout délaissé la voiture? Jamais je n’avais autant couru de toute ma vie. Je ne prêtais aucune attention au danger. Derrière, ça s’impatientait, ça klaxonnait et klaxonnait, ça cherchait à se faufiler. Rien à faire; toutes les voies étaient bouchées. Bastian!
Sebastian était comme je l’avais laissé. Attaché. Il était assis, calme et paisible, la tête appuyée, les mains sur les genoux, les paumes vers le haut. Il était assis là, comme mort. Je l’ai touché. J’ai tenté de le réveiller. Sa tête a glissé, son front a cogné conte la vitre.
«Bastian!»
Je l’ai secoué, giflé. J’ai saisi son poignet à la recherche du pouls. J’ai senti quelque chose qui pouvait aussi être le battement effréné de mon propre cœur au bout de mes doigts.
«Bastian, réveille-toi!»
Nouveaux klaxons. Espèces de trous du cul!
J’ai farfouillé dans ma poche à la recherche de mon natel. J’ai tenté de déverrouiller le clavier. Je pressais les touches comme une folle. Mes doigts étaient trop gros. Mes doigts étaient trop humides, ils appuyaient trop fort, puis pas assez fort, pas assez vite.
Enfin, ça a marché.
J’ai fait le 112.
Allumé les feux de détresse.
Une voix à l’autre bout: «Calmez-vous, calmez-vous.»
Klaxons.
Je bafouillais, je bégayais, essayant d’expliquer calmement ce qui s’était passé.
Je ne savais pas où nous nous trouvions. «Il vient d’y avoir un accident. Nous sommes là où il y a eu l’accident.»
«Êtes-vous capable, fit la voix, de rouler jusqu’à la prochaine sortie? Elle n’est pas loin.»
Pas loin. Puis-je le faire? Je pense.
J’ai démarré. De la main droite, je tenais la main de Sebastian. Dépassé le lieu de l’accident. Peu après, un panneau bleu, sortie.
J’étais debout au bord de la route et j’attendais. Attendais. Et s’ils nous avaient oubliés? S’ils n’avaient pas compris que c’était urgent, s’ils prenaient leur temps? Enfin, j’ai entendu un hélicoptère. J’ai couru dans le champ au bord de l’autoroute, faisant des signes de la main. Ils me voyaient. Me voyaient-ils? Petit à petit, l’engin s’est abaissé, plus bas, encore plus bas. […]
«Hunthess quatre», a indiqué le médecin, en me regardant. Comment voulait-il que je comprenne son charabia, Hunthess quatre, était-ce une manière de m’accuser? Il fit glisser un tuyau dans la bouche et dit: «En place, bloquer.» Quelqu’un a répondu: «C’est fait.» Le médecin a posé un cathéter. «ça veut dire quoi, ai-je demandé. C’est quoi, Hunthess? Une insolation?» L’embouteillage, pas de clim. Sebastian avait l’air différent. Il m’était impossible de dire en quoi. Plus vieux? Comme si on lui avait enfilé un masque de vieillard. «Pouvez-vous me dire quelque chose?», ai-je insisté. J’avais le sentiment d’être hystérique. Tu es hystérique! Normalement, dans les situations difficiles, je suis le zen personnifié. Pas aujourd’hui. Vous avez raison de vous taire. Vous n’avez que faire d’une épouse hystérique. Le médecin ne me prêtait aucune attention. Je me mordais les lèvres. Je me mordais les doigts. Je ne savais pas où me mettre. Je restais plantée là, inutile, pendant qu’ils préparaient Sebastian pour le transport. «Pression stable, dit le médecin, décollage, on y va.»
[…]
[Aux soins intensifs, le docteur Manke me dit] que Sebastian a fait une rupture d’anévrisme de l’arteria communicans anterior. «Hémorragie subarchnoïde, SAB, saignements dans la région située entre le cerveau et la boîte crânienne. Pas beau à voir. Son cerveau est une catastrophe.» Dr. Manke pense qu’il vaut mieux ne pas tourner autour du pot. «Oui, oui, je m’en suis rendu compte.» Ce pot, c’est notre vie.

Extraits de Außer sich (Hors de soi), choisis et traduits de l’allemand par Philippe Rahmy et Tanja Weber.

 

bio

Ursula Fricker, née à Schaffhouse en 1965, vit et travaille comme auteur indépendant dans le Brandebourg. Passionnée de théâtre, elle commence une carrière d’actrice (théâtre 1230) à Berne, avant de partir pour Berlin. Veilleuse de nuit dans un foyer pour adultes handicapés mentaux entre 1993 et 2003, elle écrit pour différents journaux allemands et suisses (Süddeutsche, Argauer Zeitung), et reçoit diverses bourses littéraires des deux pays. Son premier roman, Fliehende Wasser, obtient le Prix Schiller.
Son dernier roman Außer sich, dont nous publions ici des extraits, a été nommé pour le Schweizer Buchpreis 2012. Il raconte l’histoire de Katja et de Sebastian, un couple d’architectes dont la vie bascule soudain, un week-end, sur l’autoroute, alors qu’ils se rendent chez des amis. Sebastian survit à une rupture d’anévrisme, mais il est désormais handicapé mental profond. Katja espère le ramener à la vie. Cet homme, pourtant, avec lequel elle vit, est-il encore Sebastian?
PRY

 

biblio

Außer sich
Zurich, Rotpunktverlag, 2012

Das letzte Bild
Zurich, Rotpunktverlag, 2009

Fliehende Wasser
Zurich, Pendo-Verlag, 2004

Massiv
Zurich, Hegi, Verlag Urbane Medien, 2004

Schaffhauser Märchen
Schaffhausen, 2002.

Deux lundis par mois, retrouvez dans Le Courrier le texte inédit d’un auteur suisse ou résidant en Suisse. Voir www.lecourrier.ch/auteursCH
+
Cette page a été réalisée en partenariat avec le site littéraire www.culturactif.ch pendant de nombreuses années. Dorénavant, le nouveau site littéraire suisse www.chlitterature.ch prend le relais en établissant un partenariat avec Le Courrier. Il va mettre à disposition la totalité des inédits publiés pendant ces sept dernières années. Ce site a pour objectif de rendre accessible aux lecteurs et lectrices la littérature suisse grâce à ces choix de textes. Il va se conjuguer avec les ressources diverses qui se mettent en place en Suisse au travers des sites des auteur.e.s, de leurs maisons d’édition, de sites culturels comme www.viceversalitterature.ch, de sites associatifs comme celui de l’association suisse des autrices et des auteurs www.a-d-s.ch, et du portail en construction consacré à la littérature suisse, schweizerliteratur.ch

La page d’inédits dans Le Courrier a été initiée dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre à Genève. Avec le soutien du Département de la Culture de la Ville de Genève et du Département de l’Instruction publique de la République et Canton de Genève, la Fondation Oertli ainsi que la Loterie romande du Canton de Genève et la Fondation Pittard de l’Andelyn.

Comments are closed.

Suivre

Recevez les inédits par courriel – Get every new post on this blog delivered to your Inbox.

Rejoignez d'autres souscripteurs: