Pierre-Alain Tâche

On février 20, 2012 by admin

Pierre-Alain Tâche

Cette page publiée dans Le Courrier le 20.02.2012 est téléchargeable ici: Pierre-Alain Tâche

 

Tout n’est pas divisé

pour Joël Bastard

 

Il se pourrait que tout ne soit pas divisé.
Le sorbier, ainsi, qui m’échappe,
avec la complicité bleue d’un ramier,
aurait son origine dans ma bouche :
sa pousse entrait dans le poème,
à l’instant même où je l’ai mis en terre.

Ai-je assez de souffle pour tout lier ?
La lumière y parvient, vers midi,
puis elle passe, en suggérant
qu’il n’y a pas d’espace mesurable
entre un bois nu, son feuillage et la page,
et que vivre, écrire, et se souvenir, est tout un.

***

L’opacité déroute ; elle assourdit
la voix vivante, sous le bistre et la fange.

Je ne suis pas seul à dissoudre :
un geai saccage un automne précoce
où l’épilobe rose explose en répandant
ses chromosomes lumineux
sur la jachère insatiable du regard.
La sève attend que le feu la délivre.

Aucun mot d’encre ne peut naître
(aucune louve, aucun chevreuil)
avant que j’aie brisé la langue osseuse.
Écrire est à la merci d’un pollen.

***

Si je renonce à l’alliance du silence,
alors l’épine d’églantier recoud,
dans le cahier, le monde aux mots.
Le sang bout sous le crin des fourrés,
remettant un peu d’ordre au-dedans.
J’en viens à pactiser avec l’éclair
et les colonnes de lait des torrents.

L’oreille perçoit, sous le futile assourdissant,
un filet d’eau, à peine un bruit,
le tremblement de la vapeur,
dans l’aube où ma lèvre trempe,
et qui annule une montagne, en un instant.
Le cahier n’a pas avancé d’un pouce,
à cause d’une main sans fermeté.

***

Tu dis que les vieillards tombent du ciel
dans la transparence des fontaines.
Mais nul ne sait quand vient son tour !

En attendant, l’œil court après la bise
sur la laine et les blés, sur le lac, et bientôt,
la sève manquera sous la paupière,
avant que le chant ne chute à côté
de soi (sujet perdu dans les éboulis du poème,
et qui n’entend plus qu’un long feulement,
quand la bête a tiré, ramené dans l’obscur,
la dépouille d’un sens apprivoisé).

Tout ce gâchis à trier – sans faiblir !
Très tôt, les bras m’en sont tombés.

***

Parfois, la membrane qui me sépare
d’un monde bourdonnant de musique
a la tension grossière d’un tambour
et l’épaisseur d’un papillon.
Le plus souvent, c’est la tache des yeux,
que la prière (si elle est blanche qu’elle se déblanche
si elle est rouge qu’elle se dérouge
si elle est noire qu’elle se dénoire) efface
– et tout est à recommencer.

Brandir un livre ainsi ne sert à rien !
L’escargot bave en remontant la syntaxe du jour,
et se ferme ou se retire avec des brins
qui manqueront dans l’herbe des images.

***

Peut-être bien qu’il faut d’abord
oser un pas vers soi, pour rejaillir
avec ce qui ne passe plus la trame
et reste dans la gorge du regard,
au bord d’un bois, au milieu d’un pacage,
où colloquent de jeunes veaux
fatigués de brouter dans le sens d’un vent
qui couche la mémoire et la relève,
sur la neige insolente d’éclat.

La phrase verdira par osmose – et c’est
perdre son temps qu’espérer autre chose,
alors qu’il s’agit, tu le sais, de ne faire qu’un.

 

bio

Pierre-Alain Tâche est né en 1940 à Lausanne, où il vit. Après avoir pratiqué le droit, il se consacre désormais à l’écriture.

À ses yeux, comme il aime à le rappeler, la poésie est partout où l’on veut bien qu’elle soit. Elle est donc d’abord une quête des signes. Tout se joue dans l’instant d’une rencontre imprévisible, qui ouvre le poète à la perception d’une énigme, d’une dimension fragile, qui s’apparente à la présence (proche, en cela, d’Yves Bonnefoy, mais aussi de Jean Follain). Marion Graf écrit à son sujet : « Dans son élégance et son jaillissement musical, le lyrisme de Tâche allie générosité et vigilance, ampleur et vivacité légère, et s’inscrit dans la proximité de Jacques Réda. »

Pierre-Alain Tâche a été pendant dix-sept ans l’un des responsables de La Revue de Belles-Lettres, où il a publié notes et textes critiques. L’essentiel de son œuvre reste cependant constitué d’une trentaine de recueils de poèmes. La Voie verte, paru en 2010, lui a valu l’important Prix Roger Kowalski, décerné par la Ville de Lyon.

Tout n’est pas divisé est extrait d’un recueil de poèmes en cours d’écriture, à paraître aux Editions Empreintes.
FDE

 

biblio

L’Idée contre l’image
Genève, Zoé, 2013

Fresque avec ange
Poèmes, Chêne-Bourg, La Dogana, 2013

Dernier état des lieux
Lausanne, Empreintes, 2011

L’Air des hautboisVariations sur la Folia
Genève, Zoé, 2010.

La Voie verte
Meaux, La Conférence, 2010

Forêt jurée
Pastels de Martine Clerc, Moudon, EMpreintes, 2008

Roussan
Moudon, Empreintes, 2006

Une poétique de l’instant
Lausanne, Bibliothèque cantonale et universitaire, 2006

Nouvel état des lieux
Moudon, Empreintes, 2005

«Bruissements»
Sur des fusains d’Alexandre Hollan, Bruxelles, La Pierre d’Alun, 2005

Sur la lumière en Anniviers
Dessins de Martine Clerc, Moudon, Empreintes, 2003

L’Intérieur du pays
Poèmes, préf. de Christophe Calame, Lausanne, L’Âge d’Homme, collection Poche Suisse, 2003

L’Inhabité
Suivi de Poésie est son nom et Celle qui règne à Carona
Lausanne, Empreintes, 2001

Chroniques de l’éveil
préf. de Patrick Amstutz, Vevey, L’Aire, collection L’Aire bleue, 2001

L’État des lieux
Lausanne, Empreintes, 1998

Reliques
Genève, La Dogana, 1997

Le Rappel des oiseaux
Lausanne, Empreintes, 1997

Celle qui règne à Carona
Avec deux aquatintes de Gérard de Palézieux, Roubaix, Brandes, 1994

Jour après jour
Lausanne, L’Aire, 1993

Noces de rocher
Dessins de Martine Clerc, Lausanne, Empreintes, 1993

Buissons ardents
Encres et dessins de Jean-Paul Berger, Lausanne, Empreintes, 1990

Le Mensonge des genres
Lausanne, L’Aire, 1989

Les Yeux du temps
Photo. de Maurice Blanc, Denges-Lausanne, Le Verseau, 1988.

Présent composé
Harnoncourt, L’Apprentypographe, 1986

Poésie est son nom
Paris, L’Alphée, 1985

Le Dit d’Orta
Genève, La Dogana, 1985

Le jardin du midi suivi de Temps sauvé: poèmes
Lausanne, L’Aire, 1984

Les instants du regard
Ill. de Jean-Paul Berger, Pont-Saint-Esprit, Solaire, 1980

L’Inhabité
Vevey, Bertil Galland, 1980

L’élève du matin
Poèmes, Vevey, Bertil Galland, 1978

La Traversée
Lausanne, Payot, Collection poétique, 1974

Ventre des fontaines
Lausanne, L’Âge d’Homme, La merveilleuse collection, 1967

La Boîte à fumée
Lausanne, Cahiers de la Renaissance vaudoise, 1964

Greffes
Lausanne, Cahiers de la Renaissance vaudoise, 1962

 

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Cette page a été réalisée en partenariat avec le site littéraire www.culturactif.ch pendant de nombreuses années. Dorénavant, le nouveau site littéraire suisse www.chlitterature.ch prend le relais en établissant un partenariat avec Le Courrier. Il va mettre à disposition la totalité des inédits publiés pendant ces sept dernières années. Ce site a pour objectif de rendre accessible aux lecteurs et lectrices la littérature suisse grâce à ces choix de textes. Il va se conjuguer avec les ressources diverses qui se mettent en place en Suisse au travers des sites des auteur.e.s, de leurs maisons d’édition, de sites culturels comme www.viceversalitterature.ch, de sites associatifs comme celui de l’association suisse des autrices et des auteurs www.a-d-s.ch, et du portail en construction consacré à la littérature suisse, schweizerliteratur.ch

La page d’inédits dans Le Courrier a été initiée dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre à Genève. Avec le soutien du Département de la Culture de la Ville de Genève et du Département de l’Instruction publique de la République et Canton de Genève, la Fondation Oertli ainsi que la Loterie romande du Canton de Genève et la Fondation Pittard de l’Andelyn.

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