Pascale Kramer

On janvier 1, 2011 by admin


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Un homme ébranlé

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Simone réalisa que c’était à cette même saison des forsythias que Claude l’avait emmenée pour la première fois ici, dans son pavillon de T. Le buisson n’était pas encore haut à prendre toute la fenêtre, mais il y avait déjà un nid de merles au fond de tout ce jaune jeté en paravent contre le crépi des voisins. Le mâle était là, agrippé au grillage, à la surveiller par l’entrebâillement des voilages; Simone voyait son cou se démettre vers elle par saccades. Elle s’était avancée pour fermer la fenêtre mais n’osait plus un mouvement depuis qu’on avait sonné, de peur de manquer la voix de l’enfant. Pourtant ce n’était toujours que Jovana, la mère, qui répondait aux phrases parcimonieuses de Claude. Ils étaient dans le vestibule, juste derrière la porte du bureau à laquelle Simone tournait le dos, comme s’il ne suffisait pas qu’elle l’ait fermée pour témoigner de son obéissance à la discrétion exigée. Jovana avait peut-être changé d’avis, auquel cas cette démarche mûrie longtemps, puis risquée dans une sorte d’effroi salutaire, n’aurait été qu’inutile tourment pour tout le monde. Claude n’aurait alors plus rien à rattraper face à l’inconcevable idée de la mort qui vient. Simone osait à peine se dire que c’était ce qu’il fallait espérer.
Le merle s’était mis à piétiner le grillage dans l’impatience inquiète de l’envol. Il irait se perdre ensuite en haut des pruniers adossés, en fond de pelouse, à la longue et lointaine barre quadrillée de balcons et de carrelages ocre que Simone avait toujours connue là, mais que Claude ne se remettait pas d’avoir dû laisser se construire. Ce bloc comme un mur de cages surplombant l’horizon jaune et blanc du jardin lui causait de l’amertume à elle aussi ce jour particulier, ce jour sans rémission, ne pouvait-elle s’empêcher de penser.
Une porte coulissante de camionnette racla le silence à l’arrière de la maison, puis le merle ne fut plus là et Simone entendit enfin la voix claire de l’enfant répondant à Claude. La surprise provoqua un tressaillement en elle, comme si une main se retournait pour la pétrir. Voilà, c’était fait, il n’y avait plus de retour en arrière possible. Elle s’avança pour fermer la fenêtre, dans la confusion de sa soudaine panique; elle ne pouvait s’ôter de la conscience que tout ceci était égoïste, égoïste et tellement désespéré.

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Elle avait imaginé un presque adolescent, c’était encore un garçon dont la lourde tignasse châtain-roux s’arrêtait haut sur la nuque dans une brusquerie bâclée de coups de ciseaux. Il était petit pour onze ans, son ventre précipitamment rentré faisait ressortir des pectoraux joliment grassouillets. La ressemblance avec Claude était cocasse dans cette chair jeune et sensuelle. Simone se demanda si eux pouvaient la voir.
Voilà donc Gaël, nous avons déjà fait un peu connaissance, constata Claude sur un ton d’une désolante raideur. Le gamin tordit légèrement les épaules et avança dans le bureau, semblant chercher d’où venait la lumière sur le noir des meubles de bois et de cuir qu’égayaient une rangée de livres et une poignée de stylos plantée dans un gobelet d’étain. Ses lèvres avalées en une moue comme compatissante imprimaient de longues fossettes à ses joues rondes très rouges. Simone se présenta, tenta un sourire, ne sachant pas si on embrasse encore à cet âge. Il est brave ce gamin, se surprit-elle à penser en le regardant retenir son souffle et son ventre, ses bras comme des piquets appuyant fortement au fond des poches de son pantalon. Il y avait quelque chose d’étonnamment doux et adulte dans cette crânerie timide de onze ans. Simone n’en revenait pas de comprendre qu’il était parfaitement résolu à être là.
Claude avait exigé que la visite dure au moins quelques heures, sans mesurer combien elle serait malaisée. Gaël s’était approché des trophées, voulut savoir qui les avait gagnés, puis recula d’un pas en rougissant inexplicablement. Claude lui demanda s’il voulait voir la maison, des photos. La question n’appelait pas de réponse mais leur indulgence à tous les deux. Son bras gauche ballait le long du corps, dans ce tic devenu presque constant pour faire circuler ou s’écouler la douleur. Ses yeux la cherchaient elle, inquiets de ce qui était en marche et dont il n’avait anticipé ni le choc ni la culpabilité. Simone le fixa, les sourcils levés en une expression décidée, fâchée, de surprise. Qu’il n’aille surtout pas espérer qu’elle pourrait quoi que ce soit contre cette folie décrétée sans elle avec tant d’inutile réflexion. Gaël savait désormais que son père n’était pas celui de toujours, mais cet entraîneur au visage large et osseux à qui le cancer donnait des traits tendus derrière lesquels devenait méconnaissable l’homme, probablement confiant, qui l’avait conçu, et celui, ébranlé, qu’elle avait rencontré peu après. Elle avait alors trente-cinq ans. Cela faisait dix ans maintenant. Dix ans d’un bonheur qui avait été vrai d’avoir été souhaité, décrété, dix ans pour rien, avait-elle songé à sa honte et pour son salut à l’annonce du diagnostic.
Si Claude mourait, s’était-elle dit aussi, ce ne serait plus elle la dernière personne qui aurait compté, mais ce fils né d’un amour interdit jamais véritablement guéri, et elle ne l’avait tout simplement pas supporté. La jalousie avait laissé sa peine et sa révolte en sursis; qu’elle soit hors de propos soudain lui ôtait un poids de ressentiment, et le chagrin lui monta au visage. Claude avait déjà disparu dans le couloir, mais Gaël la vit s’embuer de larmes et sembla ne pas savoir comment se détourner de cette émotion d’adulte. Je n’aurais jamais cru qu’on se connaîtrait un jour toi et moi, lui dit-elle d’une voix un peu forte qui le mit inutilement dans l’embarras.

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Il avait vite été tentant de proposer un tour en voiture, histoire de n’être pas obligé de se regarder, de faire passer le temps. Claude insista pour prendre le volant bien que la douleur l’irritât à nouveau jusque dans les doigts, plutôt une lancinance, disait-il, qui pulsait au plus près de l’os depuis l’omoplate. Gaël se retenait aux coins des deux sièges avant, comme il aurait écarté des épaules pour mieux voir. Simone sentait son visage tout près du sien, son haleine de sucre, le clapotis discret de ses dents tirant sur la colle d’un caramel. Ils avaient quitté leur quartier de jardins tous pareillement ensoleillés de haies en fleurs jusqu’à mi-hauteur du blanc grisâtre des pavillons. Claude voulait faire voir au petit les terrains de sport et la rivière qui coulait droit désormais entre les berges bétonnées de la cité. Jamais Simone ne l’avait entendu meubler ainsi le silence. Son débit cassant et l’incessante gymnastique de sa main gauche énervée de douleur la crispaient. Laisse-nous regarder, suggéra-t-elle le plus doucement qu’elle put. Mais Claude voulait que Gaël comprenne comment, à force de bâclage, la banlieue avançait dans un éparpillement de plus en plus serré de grands immeubles sales et de pelouses mitées où plus aucun effort ni égard ne valent. L’amertume était venue bien avant la maladie, ou dans l’accablement qui l’annonçait. Il y puisait une méchante jubilation, celle d’avoir à quitter précocement une époque inconséquente dont il avait en quelque sorte divorcé.
Tu l’ennuies, chercha à plaisanter Simone, frustrée d’impuissance devant l’indicible torture de ces instants. Il y eut un claquement mouillé de caramel puis, d’une voix rieuse, Gaël assura que non, il ne l’ennuyait pas. Il semblait avoir hésité sur lequel des deux contrarier. Son visage étrangement plein et immobile se tenait posé en appui sur le menton dans la mousse rongée du dossier. Simone remarqua qu’il était en train d’observer Claude –non pas le père, mais l’homme malade–, qu’il cherchait à deviner la présence du cancer dont il paraissait très sereinement curieux.
Ils étaient arrivés à la grande retenue d’eau qu’assiégeaient depuis deux mois les palissades métalliques d’un chantier à venir. Claude jeta brièvement la tête sur le côté pour demander à Gaël de s’asseoir au fond du siège. Le petit s’exécuta dans un mouvement imprévisible de contrariété. Sa tête retomba durement contre la banquette alors que son genou se plantait dans le dossier de Simone. Elle se retourna pour lui sourire. Déjà son humeur l’importait et aussi son opinion d’eux, et cela après une demi-heure pourtant laborieuse, dont Claude ne tirait rien de ce qu’il avait espéré –mais qu’avait-il espéré?– qu’une intolérance grandissante à la douleur et à ses désillusions.
Par distraction ou pour conjurer son cafard, Gaël ne persévéra pas longtemps dans la bouderie. Il dit qu’il était venu une fois ici, enfin pas vraiment ici, mais au centre commercial, et qu’il avait bien aimé. Chez lui, il n’y avait rien à faire, ou plutôt c’était loin, précisa-t-il avec une étonnante conviction. Puis il se tut, et on entendit le très discret froissement d’un caramel qu’il déballait. Le regard de Claude fit un bond dans le rétroviseur. Ça suffit les bonbons pour aujourd’hui, lâcha-t-il tendu, comme quelqu’un qu’on obligerait à se répéter. Simone observa son profil plat, presque en creux, que relevait la tension des sourcils. Elle n’en revenait pas qu’il ne cherche pas à séduire le petit, même pas lui, même pas maintenant. Gaël n’avait pas bronché. Le caramel pivotait sans bruit entre ses doigts continuant à tirer sur le papier. Claude le surveillait, mais la force de lutter lui manqua. Sa sévérité était désormais tellement plus prompte et se décourageait si vite, et avec une rancune si lasse. Tu es trop fort pour ton âge, assena-t-il comme pour lui-même. Simone le regarda sidérée, lui demanda tout bas ce qu’il cherchait à faire, son éducation? Mais Claude ne releva pas, trop occupé à observer le petit visage tordu par la mastication empêtrée du caramel. Tu ne dis rien, insista-t-il encore, presque triomphant. Gaël se tourna vers la fenêtre. Je sais que je suis trop gros, concéda-t-il en aspirant le sirop de salive qui clapotait entre ses mots. Son abdication ne suffit pas à contenter Claude, car il insista: alors crache-moi ça. La voix était insupportablement docte. Le petit le décevait se dit Simone. Les gens finissaient toujours par le décevoir, réalisait-elle dans un jubilatoire désir de renoncement; il n’aimait jamais qu’avec indulgence.

© Mercure de France
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bio

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Née à Genève en 1961, Pascale Kramer publie ses deux premiers romans aux Editions de l’Aire alors qu’elle a tout juste passé la vingtaine: Variations sur une même scène (1982) et Terres fécondes (1984). S’ensuit un silence de dix ans, pendant lequel elle monte un bureau de conception en publicité à Paris, où elle vit et travaille depuis 1987. De Manu à L’Implacable brutalité du réveil, qui met en scène une jeune femme oppressée par la maternité, elle excelle à créer des atmosphères denses, une impression subtile de malaise. «Ce climat angoissant se fait moteur narratif et les protagonistes, et le lecteur avec eux, se trouvent englués, s’embourbent peu à peu dans une nébuleuse muette dont ils sentent confusément qu’il n’est pas possible de se dépêtrer», écrit Aline Delacrétaz dans la revue Viceversa 1. Chacun des livres de Pascale Kramer, «sorte de creuset humain et stylistique, est plus intense et plus surprenant que le précédent. L’écriture y est à chaque fois plus sobre et plus incisive, la dentelle plus fine et plus précise.»  Nous publions ici le début de son nouveauroman, Un Homme ébranlé, qui sortira dans le courant du mois janvier au © Mercure de France. APD
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biblio

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L’Implacable brutalité du réveil
Mercure de France, 2009.
Grand Prix du roman de la S.G.D.L, Prix Schiller, Prix Rambert 2010.
Fracas 
Mercure de France, 2007.
L’Adieu au Nord 
Mercure de France, 2005.
Retour d’Uruguayn 
Mercure de France, 2003.
Les Vivants 
Calmann-Lévy, 2000; ; Folio n° 3738. Prix Lipp 2001.
Onze ans plus tard 
Calmann-Lévy, 1999; Folio n° 3444.
Le Bateau sec 
Calmann-Lévy, 1997.
Manu 
Calmann-Lévy, 1995. Prix Dentan 1996.
Préambule à la barque 
Nouvelle, in Document Stéphane Zaech, Éditions art & fiction, 2002

 

Deux lundis par mois, retrouvez dans Le Courrier le texte inédit d’un auteur suisse ou résidant en Suisse. Voir www.lecourrier.ch/auteursCH Cette page a été réalisée en partenariat avec le site littéraire www.culturactif.ch pendant de nombreuses années.

Dorénavant, le nouveau site littéraire suisse www.chlitterature.ch prend le relais en établissant un partenariat avec Le Courrier. Il va mettre à disposition la totalité des inédits publiés pendant ces sept dernières années. Ce site a pour objectif de rendre accessible aux lecteurs et lectrices la littérature suisse grâce à ces choix de textes. Il va se conjuguer avec les ressources diverses qui se mettent en place en Suisse au travers des sites des auteur.e.s, de leurs maisons d’édition, de sites culturels comme www.viceversalitterature.ch, de sites associatifs comme celui  de l’association suisse des autarcies et des auteurs www.a-d-s.ch, et du portail en construction consacré à la littérature suisse, schweizerliteratur.ch.

Elle a été initiée dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre à Genève. Avec le soutien de la Ville de Genève (département de la Culture) et de la République et canton de Genève.

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