Marie-Claire Dewarrat

On mars 9, 2015 by admin

 

Marie-Claire Dewarrat © Melanie Rouiller

Marie-Claire Dewarrat
© Melanie Rouiller

Cette page publiée dans Le Courrier le 9.3.2015 est téléchargeable ici : Marie-Claire Dewarrat

 

Le Tombeau de Talpiote

PRIME
06H00 – 09H00

– Tomber du ciel…
– Je vous demande pardon?
– Tomber de là-haut, mon Dieu, c’est presque tomber du ciel… Est-ce possible?
– Non. Non, c’est impossible de tomber comme cela d’une fenêtre! De cette fenêtre en particulier: le garde-corps est placé presque à hauteur de poitrine, on le voit d’ici. On ne peut basculer inopinément d’un endroit comme celui-ci.
– Cependant, le besoin de se pencher, pour respirer peut-être, ou pour guetter quelque chose sur la Place, puis une perte d’équilibre, un affaissement soudain, une glissade…
– Non. C’est hors de question. Tout ce que vous évoquez aurait pu produire une chute, certes, en arrière, ou latérale, mais à l’intérieur de la pièce uniquement.
– Oui, bien sûr. Mais c’était un homme grand. Et lourd. Qui sait si la brutalité d’un malaise, par exemple, n’aurait pas pu le faire choir en avant alors qu’il s’inclinait au-dehors?
– Non. Il aurait fallu que le poids du haut du corps soit entièrement porté à l’extérieur pour qu’il puisse être précipité dans le vide.
– Malgré tout, c’est de cette fenêtre-là qu’il est tombé…
– Effectivement. On ne peut remettre ce fait en question. On peut tomber d’une fenêtre pour de multiples raisons, la plupart du temps accidentelles, Dieu merci ! Tomber d’une fenêtre, ou d’ailleurs, cela suppose avant tout une part de malchance, une notion de hasard malheureux. Or que savons-nous d’un hasard quelconque qui aurait pu intervenir dans les causes de cette chute?
– Le hasard est pourtant l’axe de la destinée, Cardinal. Le hasard. Et Dieu.
– Je ne crois pas que l’un ou l’Autre puisse être évoqués dans le problème qui nous occupe, Monseigneur. Même si nous inversons l’ordre des priorités.
«Décidément, c’est un sophiste! Un sophiste et un paysan», pense son Éminence en observant les épaisses semelles de son compagnon, visibles sous l’ourlet de sa robe.
«Impeccablement propres, rien à dire là-dessus, presque aussi lustrées que le reste de la chaussure mais quelle épaisseur, Seigneur! Va-t-il arpenter les vignes familiales du haut en bas de l’Emilie Romagne entre chaque audience?»
Bien assuré dans ses lourds souliers largement écartés, Monseigneur Moravio s’éponge discrètement les tempes avec un carré de fil qu’il a tiré de sa ceinture. Il détaille la stature haute et maigre de son vis-à-vis, commune à tous les hommes de la famille de Altavuelta, envieux de son front sec et réjoui de l’imprescriptible arrogance dont il ne peut se défaire, même dans une situation aussi extrême que celle qu’ils affrontent aujourd’hui. A la décharge de son Éminence, Monseigneur Moravio doute qu’il soit possible de penser raisonnablement au cœur de la fournaise de ce matin de mai, bien que la ride soucieuse de l’effort intellectuel rapproche les sourcils du Cardinal au-dessus de son regard fixé sur le sol, comme s’il espérait qu’en surgisse une quelconque illumination.
Les deux hommes sont immobiles en plein soleil, l’œil relevé sur la dernière rangée des fenêtres d’un bâtiment qui leur fait face. Leurs ombres portées tracent au sol une lettre majuscule imprécise et les bavures mouvantes des gestes de leurs bras, de leurs épaules, de leur tête, le déplacement d’un pas ou deux durant leur conversation, élargissent ou resserrent les empâtements de cet étrange graffiti. Rien ne se mêle à l’encre noire de ces deux silhouettes isolées au centre de la Place. Point de foules processionnaires à cette heure-là, ni de cohortes pélerinantes dont les files serrées recouvriraient les dalles, comme sur le gras d’un parchemin défileraient les lignes d’une écriture pressée. Seuls des groupes restreints de touristes se hâtent de traverser l’espace éblouissant, s’arrêtant ici ou là pour jeter un coup d’œil sur l’ineffable splendeur des lieux, formant des taches qui bavent, se répandent puis s’effilochent lorsqu’ils se remettent en marche. Et les ombres des personnes solitaires qui se déplacent, se croisent, se dépassent, crochues, déjetées, inscrivent les virgules, les points, les accents, les parenthèses d’un texte illisible, irradiant de chaleur et de lumière. Secret. Indéchiffrable.
Aujourd’hui, Monseigneur Moravio souhaite le coucher du soleil avec la même impatience qu’il ressentait, enfant, dans l’attente des plus heureux moments de ses journées: l’heure du bain dans la rivière, quand la chaleur se diluait dans la  pénombre des saules, ou celle d’avant le coucher, lorsqu’il recevait la permission de rester un moment blotti sur les genoux de sa mère. La nuit lui semble hors de portée, bien qu’il sache pertinemment qu’elle tombera à l’instant voulu, mais trop tard pour apaiser l’urgence du besoin de solitude et de fraîcheur qui le tenaille ce matin.
Là-haut, la corniche éblouissante s’épaissira d’un trait sombre et les trois-quarts du vitrage de la dernière fenêtre se trouveront alors à l’abri de la lumière. On distinguera le drapé des voilages malgré ce qu’il persistera d’éclat sur le verre. Puis on suivra de l’œil la progression de cette zone d’obscurité. Elle ira en s’élargissant pour descendre le long de la façade, s’étendre en diagonale sur l’aile du palais, se répandre du fronton au dernier degré de l’escalier d’honneur et atteindre enfin les entassements de marbre aux confins de la Place, voilant l’un après l’autre les piliers de la colonnade.
Ainsi la fenêtre paraîtra moins visible: elle perdra, dans les premiers signes du déclin du jour, une part de son évidente matérialité et par conséquent, l’idée qu’on en puisse tomber autrement que par hasard se fera, elle aussi, moins virulente. C’est du moins ce qu’espère Monseigneur Moravio.
La perspective d’échapper bientôt à l’ardeur du soleil soulage la sensation de sueur brûlante qui irrite les paupières de l’évêque. Il ne souhaite plus que l’interruption de cette conversation et de cette promenade suffocantes. Il tente de repérer le plus court chemin qui lui permettrait d’aborder au plus vite la pénombre d’un portique ou d’une arcade. Pour autant que son Éminence daigne sortir de ses cogitations et consente à revenir sur leurs pas.
Le cardinal, lui, contemple toujours les chaussures de son compagnon, leur forme massive, incongrue sous l’élégant tissu de la soutane. Mais rien ne le distrait plus de la litanie des causes de défenestration possibles qu’il psalmodie mentalement depuis l’aube sans pouvoir se résoudre à considérer en face celles où l’on ne saurait incriminer ni le mauvais sort, ni le hasard.
Le suicide.
Le crime.
L’attentat.
Les uns et les autres invraisemblables à imaginer.
Les uns comme les autres inconcevables à envisager, même dans le secret de la réflexion qui n’offre à l’idée ni chair, ni réalité.
Les uns plus que les autres impossibles à formuler concrètement, à voix haute, le verbe donnant chair et réalité à l’idée qui prend corps dans le son de la voix et l’articulation des mots. Le non-dit reste le non vivant.
Sidéré, Federico de Altavuelta se remémore en une fulgurance le cours de sa carrière ecclésiastique, le berceau de sa lignée qui y était propice, puis toutes les alliances et les opportunités qui l’ont forgée, tout ce que sa famille, ses relations, ses protections et lui-même ont rêvé, ourdi, édifié pour aboutir à la pourpre cardinalice. Tout au long de ce parcours, il constate que jamais aucun signe, aucun présage des heures funestes d’aujourd’hui n’ont effleuré son esprit et il espère qu’aucune conséquence du chaos de ce jour n’éclabousse la netteté de sa vêture. Ni ne le force à aborder de front, pour le reste de son âge et au-delà, tout ce qui en découlera. Ni ne l’oblige à concrétiser en mots intelligibles, en phrases cohérentes, en déclarations définitives, le mensonge et le secret tombés eux aussi de la dernière fenêtre sous le toit du palais, celle que l’évêque ne quitte pas du regard.
«Mais par pitié, faites que ce calice s’éloigne de moi, et de ce paysan de Moravio qui sue sang et eau au milieu de ce brasier depuis que nous sommes sortis!»
Le cardinal s’éloigne d’une enjambée, détachant le trait de son ombre mince de leur trace commune élargie sur l’enclume des dalles chauffées à blanc. Leurs propos, autant que leurs pas, sont voués au piétinement et les enferment dans une déambulation moite, sans issue.
Ils cèdent ensemble à la nécessité de trouver un peu de fraîcheur et au besoin d’une activité physique quelconque qui puisse distraire un instant leur esprit. Avec le même mouvement spontané qu’ils ont eu pour fuir, un peu  plus tôt, le silence consterné du bureau de la Commanderie, ils rebroussent chemin sans un mot. L’un suivant l’autre, ils disparaissent dans la bouche noire d’une porte d’airain quatre fois plus haute qu’eux.APD

 

bio

D’origine fribourgeoise, Marie-Claire Dewarrat est née à Lausanne en 1949. Ouvrière et mère de famille, elle se fait connaître en 1985 par la publication chez L’Aire d’un recueil de nouvelles, L’Été sauvage, qui se voit récompensé par le Prix BPT. Elle se consacre depuis lors à l’écriture et a publié une douzaine de titres, romans et recueils de nouvelles. En 1988, Carême (L’Aire, 1987) a reçu le prestigieux Prix Michel-Dentan.
Nous publions ici un extrait du Tombeau de Talpiote, son prochain roman en cours d’écriture.

 

biblio

pour le site (sans les œuvres musicales et théatrales)

Les Torts et les paradoxes de Monsieur Pierroton
Roman, Charmey, L’Hèbe, 2014.

Zones de quiétude
Roman, Charmey, L’Hèbe, 2012

Chroniques d’altitude. 2-22 les éphémérides
Charmey, L’Hèbe, 2009.

Célébration, lois et coutumes de la guerre
Roman, Vevey, L’Aire, 2004.

Mémoires vives. Vera, Félix, Jeanne et les autres
Avec des œuvres de: Jacques Cesa, Georges Corpataux, Joël Dewarrat, Yves-Alain Repond et Jacques Rime, Fribourg, Editions La Sarine, 2004.

Les Jours funestes d’Algernon Logan
Roman, Vevey, L’Aire, 2000.

L’Ame obscure des femmes. Des nouvelles de la maternité
Vevey, L’Aire, 1997.

Jardins divers
Nouvelles, ill. de Joël Dewarrat, Renens, Editions des Terreaux, 1993.

Les Territoires indiens
Roman, Vevey, L’Aire, 1993.

En enfer, mon amour
Nouvelles, Lausanne , L’Aire, 1990.

Carême
Roman, Lausanne, L’Aire, 1989.

L’Eté sauvage et autres nouvelles
In Le Coup de dés, Lausanne , L’Aire , 1985.

 

Deux lundis par mois, retrouvez dans Le Courrier le texte inédit d’un auteur suisse ou résidant en Suisse. Voir www.lecourrier.ch/auteursCH

Cette page a été réalisée en partenariat avec le site littéraire www.culturactif.ch pendant de nombreuses années. Dorénavant, le nouveau site littéraire suisse www.chlitterature.ch prend le relais en établissant un partenariat avec Le Courrier. Il va mettre à disposition la totalité des inédits publiés pendant ces sept dernières années. Ce site a pour objectif de rendre accessible aux lecteurs et lectrices la littérature suisse grâce à ces choix de textes. Il va se conjuguer avec les ressources diverses qui se mettent en place en Suisse au travers des sites des auteur.e.s, de leurs maisons d’édition, de sites culturels comme www.viceversalitterature.ch, de sites associatifs comme celui de l’association suisse des autrices et des auteurs www.a-d-s.ch, et du portail en construction consacré à la littérature suisse, schweizerliteratur.ch

La page d’inédits dans Le Courrier a été initiée dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre à Genève. Avec le soutien du Département de la Culture de la Ville de Genève et du Département de l’Instruction publique de la République et Canton de Genève, la Fondation Oertli ainsi que la Loterie romande du Canton de Genève et la Fondation Pittard de l’Andelyn.

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