Leo Tuor

On avril 7, 2014 by admin
Leo Tuor © Yvonne Böhler

Leo Tuor
© Yvonne Böhler

Cette page publiée dans Le Courrier le 7.4.2014 est téléchargeable ici : Leo Tuor

 

Berlinka

 

Dieunouspréserve. Il paraît que mon père avait reçu un express ce jour-là. C’était un peu bête. J’avais la courante et quand j’ai la courante il est plutôt occupé à faire et défaire mes couches et à se laver les mains, « pour que je ne l’attrape pas moi-même », dit-il, « car si j’attrape cette grippe et j’y passe, qui c’est qui va mener la barque ». Je disais donc que mon père était en train de s’occuper de moi quand le facteur était en bas devant la maison et sonnait et les facteurs ne peuvent plus attendre et moi, il ne pouvait pas me laisser là, sur la table à langer, haute comme un pupitre, et le facteur était en bas et sonnait, probablement parce qu’il croyait que nous ne l’entendions pas. C’est du moins ce que j’espère. Ainsi, papa a essayé de m’expliquer qu’il devait y aller tout de suite pour s’occuper du facteur. Je ne sais pas pourquoi il a essayé de me raisonner. Ô papa ! J’ai bien remarqué, depuis ces deux ans que je suis au monde, que le facteur passe toujours vers cette même heure, qu’il est toujours pressé et qu’il sonne à ne plus en pouvoir si personne ne se précipite pour ouvrir. Peut-être qu’il avait quelque chose à faire signer. Mais avant que papa n’ait pu se convaincre d’avoir pu me convaincre de ne pas tomber de la table, le facteur était loin avec l’express chargé et tout le bataclan.
Il aurait mieux fait de rester auprès de moi. Auparavant, ce n’était pas un problème. Si je remarquais que papa voulait aller quelque part, je criais comme un putois et lui, il disait : si un enfant pleure, le facteur peut attendre. Mais les facteurs n’attendent pas.
S’il y a encore quelqu’un qui attend, ce sont les bibliothèques et le Messie, disait mon papa en me mettant allez hop le pampers à la girafe, qui ne brûlait pourtant pas autant que le facteur, puis il m’a conté l’histoire de Rabbi Levi Isaak de Berditchev, qui avait enjoint ses ouailles à se préparer pendant quarante jours et quarante nuits avant de le retrouver dans un lieu secret en forêt. Là, ils auraient voulu forcer la main de Dieu pour accélérer la venue du Messie. Encouragés et animés par le sage homme, ils se purifièrent corps et âme : ils se mirent au pain et à l’eau (sauf le jour du sabbat), ils passèrent les nuits en lamentations sur la destruction du temple et sur l’exil. Ils firent tout le nécessaire pour se trouver fin prêts et dignes de leur mission. Puis le jour fatidique arriva.
Ils s’étaient tous réunis dans la forêt avec leurs livres et leurs calottes et leurs écharpes ; sauf leur maître. Ce dernier n’arriva qu’après plusieurs heures. « Je vous ai trompés, » fit-il. « Sur le chemin pour venir ici, je suis passé près d’une maisonnette où il y avait un enfant qui pleurait. J’ai frappé ; rien. Je suis entré ; personne. Et moi, devais-je partir aussi ? Je me suis approché du berceau et j’ai calmé l’enfant. Vous comprenez ? Si un enfant pleure, le Messie peut attendre. »
Si Rabbi Levi Isaak de Berditchev, qui était un tsadik, un juste, avait été l’évêque Ha ou Hu, le bébé aurait pu pleurer, le Messie serait arrivé et nous serions dans la merde, dit mon père, qui a grandi comme la mauvaise herbe sur l’humus du catholicisme.
Je ne connais aucun papa comme le mien, qui n’a aucune idée de la façon de se conduire en tant que chef de famille, mais qui essaie tout de même d’accomplir, jour après jour, son rôle de papa. Quand il va à Berlin, deux fois par an pour fuir la province, il pourrait nous apporter, à mes frères et à moi, des livres et des boules de Berlin, mais un papa n’est pas une grand-mère qui descend de Disentis avec des boules de Berlin du boulanger Goldmann. Un vrai papa est comme une maman postmoderne qui arrive de Berlin avec des livres et des Dunkin’ Donuts, deux pour chacun : un rose, deux vert pétant et les autres turquoise et beiges. Mon papa est le meilleur papa du monde. Mon papa a dit que Sartre a dit qu’il n’y a pas de bon père. J’espère que mon papa m’écoute moi, pas ces âneries.
Mon père est quelqu’un qui trouve. À Munich il a trouvé le fils de Muoth*, dont les Romanches pensaient qu’il avait été engendré là-bas lorsque son père était étudiant, alors que Muoth l’a fait quand il était professeur à Coire. À Catane il a trouvé, sans le chercher, le mont, le filétan – c’est ainsi que j’appelle l’éléphant – et le saint Placide original, dont le patron de notre église et celui de l’abbaye sont des copies. À Berlin, mon père y allait pour retrouver la bibliothèque perdue. C’était Eduard Böhmer, professeur et théologien, qui l’avait achetée aux chanoines et aux paysans, du temps de Muoth. Böhmer payait bien et nos gens vendaient, tout comme ils vendent les terrains agricoles et les alpages aujourd’hui. Ce fut ainsi que la plus grande bibliothèque rhéto-romane arriva en Allemagne. Nous sommes un peuple de vendeurs. Mon père était un lettré parmi ces marchands. La monnaie sonnante, il n’en avait rien à faire.
Lui, qui était déjà perdu rien que d’entendre parler de bouquins et de folios, plongeait dans la littérature étrangère au lieu de plonger dans la nôtre et n’avançait pas dans ses recherches. La bibliothèque peut attendre, disait-il, alors que nos professeurs ici affirmaient, d’abord encore prudemment « Seit dem letzten Krieg weiss man leider nichts mehr von ihr – Depuis la dernière guerre, on ne sait malheureusement plus rien d’elle » (1964), puis de façon assurée « En mintga cas èn els dentant er ids a perder en ils embrugls da la davosa guerra – En tout cas, ils ont désormais été perdus, comme le reste, dans le chaos de la dernière guerre » (1990). En tout cas, disait mon père, les érudits ne devraient pas utiliser la locution en tout cas, mais ils devraient en tout cas laisser aux poètes la tâche de fabriquer des légendes. De cette manière, elles ne seraient pas si prosaïques. Puis il plaçait son exemple poétique : l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie se serait produit à l’instigation du calife qui était d’avis que, ou bien tous les livres disent la même chose que le Coran et sont dès lors superflus, ou bien ils disent autre chose et sont donc néfastes.
L’être humain voit ce qu’il veut bien voir et un jour mon père est tombé sur les traces de la bibliothèque dans la fine texture des astérisques. C’était là que tout se trouvait. Mon père tenait devant ses yeux, satisfait, l’alignée de livres et de manuscrits reliés, les reliures vert foncé avec des marbrures jaunes et l’aigle prussien. Il a enfilé un accoutrement noirissime (pas du noir ridicule d’architectes), a pris l’avion à Bâle et a atterri avec ma mère à Berlin Tempelhof, avec le dernier avion qui y a atterri, en faisant un boucan comme dans les années 1960. À l’aéroport, il y avait encore tout juste quatre ou cinq avions à hélice et quelques voitures de livraison, pas pressées et, quand mon père est sorti de l’avion, en bas de l’échelle se tenait un homme du royaume des braies blanches et des langues anglo-saxonnes, haut comme un clocher, sec comme un pic, accoutrement blanc (pas le blanc ridicule des médecins), et mon père a immédiatement reconnu ce Don Q. du vingtième siècle, sir Tristram en personne, violiste d’amour revenu from Norf Armorica to wielderfight his penisolate war. Ça suffit maintenant, s’est solennellement écrié mon père et l’autre : depuis Shakespeare tout a été dit, de toute façon, et ce qu’il a oublié, c’est Joyce qui l’a recueilli. Ils ont eu une pensée pour les morts au nom de saint Jacques et pour les Compostéliens qui n’ont pas de visions, semble-t-il. Ceux qui ont des visions devraient aller chez le médecin, ou à Lourdes, a affirmé le Violain dans le ton de l’exultabunt ossa humiliata. Et avec ça, c’était fini. Ça a probablement été le discours le plus important de l’Histoire, depuis celui de l’anachorète de Flue aux Confédérés. « Machet den zun nit zu wit ! – N’ouvrez pas trop le portail ! » avait été le discours et son résumé à la fois.
Au lieu de faire ce qu’ils auraient dû faire, c’est-à-dire aller chercher la bibliothèque, les deux gais lurons et ma mère ont traînassé dans les pintes fumeuses de Berlin, et vers l’aube, l’heure était proche, mon père a confessé : Ik bin ein Joycianer, et les nôtres, quand ils ont entendu cela sur Radio Romontsch se sont étonnés : Qu’est-ce que nous avons affaire avec l’Irlande ? Et celui qui passe à la radio ne peut pas répondre à celui qui écoute, autrement mon père aurait répondu : Nous avons tout à voir avec l’Irlande. C’est de là que sont venus nos saints chanoines, sans cela vous seriez encore dans les bois de Desertina*, vêtus de peaux de bêtes et criant huhu. Nous sommes devenus quelque chose. L’abbaye prospère. Les chanoines ont tout bien fait, hormis cette histoire de la bibliothèque. Cela ne se serait pas passé ainsi si les chanoines avaient été jésuites, et si cela n’avait tenu qu’à moi, Joyce aurait écrit le Sigisbert et non Carnot**. Mais Joyce, on akkant of his joyicity, n’est pas demeuré en reste et a riposté en écrivant La sauterie et la fourbue***.
Là, le Violain a sauté de joie comme une sauterelle, il s’est fait Loyolain et a dansé à la ronde, jolie ronde avec mon père et ma mère sur le chemin de la bibliothèque de Böhmer, qui se dénoue dans la direction opposée à celle du chemin de Saint-Jacques.
Nous avons plané dans la bibliothèque impériale de la cour de Berlin, à laquelle Böhmer avait vendu sa collection le 5.6.1885 pour 20 000 marks (Guglielm Gadola****, qui n’est pas si précis, affirme 30 000). C’est ici que les manuscrits ont été reliés et classés en trois groupes : Ms. raetorom. fol. 1-22, Ms. raetorom. oct. 1-40 et Ms. raetorom. qu. 1-20. Les livres imprimés ont été marqués du timbre Böhmer S. et de la signature Xn, ce dont je me rappelle fastoche grâce à Xénophon.
Le X avril 1941, l’édifice de la bibliothèque sur l’avenue Unter den Linden fut bombardé par les Alliés et les documents furent évacués par les Nazis et éparpillés, ayant été ramenés en partie là d’où ils venaient : dans des monastères et des châteaux. Nous avons suivi une trace de nos écrits en Silésie, d’abord à Fürstenstein et en 1944 à Grüssau, désormais Książ et Krzeszów en Pologne. (2 400 000 volumes sont revenus dans les deux Berlin, après 1945, et 700 000 ont été détruits ou ont disparu dans les bibliothèques d’Union Soviétique et de Pologne). Nous avons fait les bars, puis les bibliothèques de Łódź, Lublin et Poznań et avons trouvé d’abord les catalogues et puis les inventaires des livres berlinois, à la rubrique BERLINKA, dans la Biblioteka Jagiellonska de Cracovie.
Et c’est ainsi qu’à cause de la guerre, nous avons une autre bibliothèque en Pologne, en plus de celle dont personne n’a connaissance : celle d’Uppsala, de Johan Gabriel Sparfwenfeldt (1692) qui, ayant pris la mer avec ses folios et tout l’attirail, était tombé dans les mains des corsaires, lui qui pose sur ses portraits comme s’il était le roi Louis de France. Celle de Paris, collectée en 1798 par l’ambassadeur français à Coire. Celle de la Cornell University de New York, celle du British Museum de Londres et celle de la bibliothèque Guicciardiniana de Florence. Et au lieu de crapahuter à Compostelle et à Einsiedeln et à Częstochowa et un jour peut-être même à La Mecque, avec des petits pois dans les godasses comme tous nos retraités, mon père, ma mère et moi, nous allons tous les sept ans inspecter l’une de nos sept bibliothèques en exil, avec sir Tristram, violiste d’amour. Mais vous trouverez encore plus souvent ces deux drôles d’oiseaux avec maman et moi à Berlin, à l’affût d’autres livres à la reliure vert foncé, marbrés et avec l’aigle prussien.
Traduit du rhéto-roman (sursilvan) par Walter Rosselli.

 


* Giacun Hasper Muoth (1844-1906), historien, philologue et philosophe. Nommé prenci-poet (prince-poète) par les personnes de langue rhéto-romane, il constitue une référence en matière d’histoire des Grisons au Moyen-Âge.
** La région, autrefois désertique, dans laquelle se trouvent actuellement la ville et l’abbaye de Disentis, dans les Grisons.
*** Le politicien Caspar Decurtins chargea un jeune chanoine de Disentis, Maurus Carnot (1865-1935), d’écrire une « matière de spiritualité chrétienne » pour les écoles. C’est ainsi que vit le jour le conte Sigisbert im rätischen Tal (Sigebert dans les vallées rhétiques), relatant la fondation de l’abbaye de Disentis. Il remplaça l’œuvre didactique Robinson, prescrite jusqu’alors et que Decurtins avait trouvée « trop superficielle ».
**** Allusion à Il salep e la furmicla (La sauterelle et la fourmi), une chanson populaire rhéto-romane.
***** Guglielm Gadola (1902-1961), historien et lettré rhéto-roman, auteur de nombreuses publications à caractère historique, littéraire et folklorique en romanche.

 

bio

Leo Tuor est né en 1959 à Ilanz, dans le canton des Grisons, et vit actuellement à Val/Surrein. Il a étudié la philosophie, l’histoire et la littérature à Zurich, Fribourg et Berlin. Pendant plusieurs années, il a passé ses étés comme berger sur la plaine de Greina et ses automnes comme chasseur sur les pentes de Carpet. Ecrivain, traducteur et éditeur, il a également travaillé pour la Radio Télévision Romanche. Son œuvre en rhéto-roman (sursilvan) comprend des récits, des essais, des chroniques et des nouvelles, ainsi que des contributions à des journaux, revues ou anthologies. Il est l’auteur de la trilogie sursilvane Giacumbert Nau, Onna Maria Tumera et Settembrini, dont le premier volume a été traduit en français par Nicolas Quint et le second par Walter Rosselli – celui-ci paraît ce mois sous le titre Onna Maria Tumera ou les ancêtres. Leo Tuor a reçu, entre autres, le Prix Schiller et le Prix littéraire des Grisons. Le texte que nous publions ici a été écrit pour le 8e numéro de la revue Viceversa littérature, à paraître fin avril, qui consacre notamment un dossier spécial à Berlin. On s’y promène sur les traces des auteurs suisses qui y vivent ou y ont vécu, de Matthias Zchokke à Stefanie Sourlier en passant par Silvio Huonder, Thomas Hürlimann ou encore Robert Walser, et au fil de nombreux inédits. CO

 

biblio

Settembrini
Ed. Lia Rumantscha, 2006.

Onna Maria Tumera
Ed. Octopus, 2002.
Traduction française par Walter Rosselli, Ed. d’en bas, 2014.

Giacumbert Nau
Ed. Octopus, 1988.
Traduction française par Nicolas Quint, Ed. L’Age d’Homme, 1997.

 

Cette page a été réalisée en partenariat avec le site littéraire www.culturactif.ch pendant de nombreuses années. Dorénavant, le nouveau site littéraire suisse www.chlitterature.ch prend le relais en établissant un partenariat avec Le Courrier. Il va mettre à disposition la totalité des inédits publiés pendant ces sept dernières années. Ce site a pour objectif de rendre accessible aux lecteurs et lectrices la littérature suisse grâce à ces choix de textes. Il va se conjuguer avec les ressources diverses qui se mettent en place en Suisse au travers des sites des auteur.e.s, de leurs maisons d’édition, de sites culturels comme www.viceversalitterature.ch, de sites associatifs comme celui de l’association suisse des autrices et des auteurs www.a-d-s.ch, et du portail en construction consacré à la littérature suisse, schweizerliteratur.ch

 

La page d’inédits dans Le Courrier a été initiée dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre à Genève. Avec le soutien du Département de la Culture de la Ville de Genève et du Département de l’Instruction publique de la République et Canton de Genève, la Fondation Oertli ainsi que la Loterie romande du Canton de Genève et la Fondation Pittard de l’Andelyn.

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