Laurent Trousselle

On janvier 21, 2013 by admin

Laurent Trousselle
photo © DR

Cette page publiée dans Le Courrier le 21.01.2013 est téléchargeable ici : Laurent Tousselle

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Maux de la fin

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Après plusieurs mois d’errances, d’hésitations – comme on nage dans un courant violent (avançant d’un mètre, reculant de deux…), – Monsieur le Directeur était retourné vivre chez sa femme, et Béatrice ne l’avait pas su tout de suite, contrairement à l’ensemble du personnel de la clinique…
Elle n’avait rien dit, elle avait juste rempli une demande pour faire la nuit.

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Ses yeux se posèrent enfin sur le visage dans le brancard, mais à ce stade, plus aucune chance que son regard ne croise celui de la vieille femme, qu’une fenêtre ne s’ouvre dans la chronique inconscience de ce pauvre corps décharné, tâché et bleuissant. Qu’une lueur d’humanité n’éclaire ces yeux ouverts sur un vide d’incompréhension totale. Il était patent que Dieu n’animerait plus jamais cette carcasse de chairs ridées contractée par une respiration difficile depuis des heures, des jours…
Sans doute une pneumonie.
En fixant la cloison du box au-dessus de la civière, Béatrice eut à nouveau envie d’interrompre ce qu’elle peinait à commencer, de demander à ce qu’on réveille le collègue de piquet… Si on avait été de jour, elle aurait refilé cette arrivée… Ensuite elle joua en pensée avec l’idée de tout planter, d’enlever sa blouse et de marcher vers la sortie, d’abandonner ces locaux où elle n’était plus à l’aise depuis des semaines.
Les Urgences. D’urgence se ressaisir.
– Touche: Je sauve une vie. Manette: Je fais un diagnostic sûr. Levier: Je lance la série des gestes pros qu’il faut. Allez!
Et puis si ça allait plus mal, Béatrice avait de quoi tenir dans sa poche de blouse!

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Une respiration difficile, douloureuse, suivie d’un long sifflement. Une série de petits gémissements de bébé affolé lorsqu’on la retournait.
La doctoresse avait entamé la palpation et le métier était là, même si ce qui avait précipité son passage à l’acte n’était pas glorieux puisqu’il s’agissait d’un sentiment malsain, d’une forme de détestation pour cette présence dans le box avec elle; une rage sourde, même, envers ces restes d’humain qui meurent lentement, qui meurent mal – comme on meurt… Et Béatrice même n’attendait plus le retour de sa propre compassion, aimant presque l’idée qu’elle ne reviendrait jamais, parce qu’on n’était plus aussi bête.
– Bête comme lorsqu’on croit aux promesses des hommes… mariés.
Tout se mélangeait mais au moins ne s’interrogeait-elle plus sur l’utilité des gestes qu’on attendait d’elle – que la société attendait, parce que la vieille dame entre ses mains ne demandait rien. Et sans doute pas que soit repoussé le terme naturel à ce quotidien nœud de souffrances.

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Il n’était pas facile de se concentrer à cause de la respiration de la vieille femme; et puis les box étaient anormalement froids depuis quelques jours.
– Ça rime à quoi de continuer?
Tournant brusquement le dos à l’écran posé sur le petit bureau du box, Béatrice avait alors vu, bien vu dans une chemise de nuit ridiculement rose, rose et souillée, un corps d’équerre frissonnant et échevelé, une conscience envolée au visage édenté, et deux yeux caves fixant le plafond sans étonnement, sans impatience, sans la moindre étincelle de compréhension pour ce qui arrivait, pour cet univers dans lequel on se trouvait… tellement cette pauvre vieille femme voyait défiler autour d’elle, depuis tant de temps, tout un peuple d’inconnus qui lui prodiguait des soins en parlant doucement une langue qu’elle ne comprenait plus…
– … Que tout cela cesse! Pour elle. Pour sa mémoire. Pour tout.
Et quand Béatrice se leva et s’approcha, en remuant péniblement les mâchoires la vieille femme esquissa un rictus qui finit en toux, puis elle avança une main blessée pour faire le geste de caresser celle de l’interne…
Béatrice ne crut pas à une lueur, l’état de la maladie étant trop avancé, plutôt à une répétition du dernier mode de relation qu’autrui avait avec elle, et que la vieille dame reproduisait avec la fierté du nourrisson qui suit le regard de l’adulte penché sur lui…
Sans doute aussi que, vaguement inquiets d’un éloignement d’avec le calme, le cadre habituel, identifiant la lumière ou l’odeur de la clinique – donc celle de la souffrance –, les pitoyables restes de Madame Von Fliegenäht envoyaient ce signal pour qu’on ne soit pas trop dur.

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Les prises de sang effectuées, 2×2 hémocultures, Béatrice nota ce qu’elle attendait de l’analyse bactériologique. Un pré-diagnostic? Elle avait détecté, senti aux premières secondes un crépitement en basal gauche, très vite confirmé. Trouble du rythme cardiaque. Tension basse, mais correcte. Il y avait l’amplitude des mouvements, une dyspnée s’accompagnant d’une évidente gêne thoracique, et en palpant Béatrice avait aussi noté une douleur anormale, sans doute vive…
Alors? Les lèvres de la patiente étaient bleutées, les muscles accessoires du souffle étaient contractés et cet insupportable bruit continu de respiration… – Béatrice n’ignorait pourtant pas que les respirations difficiles sont anxiogènes à la fois pour le malade et le personnel soignant. Pneumopathie.

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La patiente gémissait maintenant tout doucement pendant que, dans une sorte de regard historique sur les choses, Béatrice faisait défiler en pensée les prochaines stations jusqu’à l’issue fatale. Combien de retour à la clinique encore? Deux, trois?
Ayant terminé sa fiche sur l’ordi, Béatrice indiqua sur l’intranet qu’elle voulait un contrôle des signes vitaux à l’heure – saturation de 85 avec 2 litres d’oxygène pur –, hydrater la patiente, la faire monter à l’étage jusqu’au résultat des examens,  puis faire venir l’infirmier de nuit.
Sorti pour une pause cigarette parce qu’il avait terminé ses salles de bloc, il arriva verbeux, agaçant.

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Démarrer une antibiothérapie empirique large pour arriver à… un semblant de guérison. Si Béatrice n’agissait pas, la malade allait continuer de souffrir à chaque respiration… Sauf que cette nuit tout ça semblait louche. Mécanique. Diafoirusesque…
– Et surtout vain. De la souffrance à chaque respiration, et c’est toute son existence qui est comme ça!
Béatrice tapa son code sur un ordinateur du labo. Elle croyait avoir réglé depuis des années, et d’un raisonnement solide, les questions de déontologie, alors qu’est-ce qui lui arrivait? Elle revit le visage de sa patiente et puis ces cases à cocher sur l’écran. Le visage, les cases…
Où est ma part d’humanité à appliquer une théorie qui ne soigne que la chair? En réalité je n’ai aucune envie de faire ça…
Pneumonie, bronchopneumonie, pneumopathie interstitielle. Pneumopathie lobaire…
– Je n’en ai aucune envie!
Les cases se remplirent pourtant, Béatrice-bon-petit-soldat faisant son métier comme cette infirmière en gériatrie qui criait lorsqu’elle entrait dans les chambres: «Vous me reconnaissez, ce matin? Je m’appelle comment?», y compris en présence de grabataires qui n’avaient plus ouvert la bouche depuis des années.
Pour rien.
Parce que ce peu d’humanité était devenu une technique, un truc fait pour soi… «Petit déjeuner, toilette et soin pour une journée normale» était écrit sur la fiche, alors comme dans le rituel il y avait aussi « Parlez au patient, parce que même s’il ne peut pas l’exprimer, le patient continue de comprendre et reste une personne», alors cette infirmière parlait au patient. A n’importe quel patient. À tous les patients qui restaient des personnes…
Peut-être même qu’à la maison, elle parlait aussi à son mari, qui lisait le journal?
– Démagogie médicale…
Béatrice écarta du bureau son siège à roulettes, consciente soudain d’à quel point elle était prête, depuis des heures, au dérapage.

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bio

Né à Paris à la fin des années 1960, Laurent Trousselle étudie les lettres modernes, la littérature comparée et la sociologie à la Sorbonne. La rédaction d’encyclopédies lui permet ensuite de devenir professionnel de l’écrit, après avoir été un temps ghostwriter. Il enchaînera avec la rédaction de guides de voyage et posera ses malles en Amérique du Sud, puis en Californie et au Japon, avant de finalement s’installer à Zurich il y a un peu moins de dix ans.

Dans Graine de Sabbat, paru en mai dernier, il prête sa plume à un narrateur tueur qui ne sait pas écrire, après avoir signé Marche, arrêt. Point mort, un «polar tordu» selon les termes de son éditeur. «Tant par le style que par les thématiques retenues, Laurent Trousselle construit une œuvre originale, intègre et intelligente. Ses textes mêlent à la fiction tout ce que l’œil occidental est habitué à lire sur divers supports – articles de presse, étiquettes, mails, courrier, forums Internet, etc. Son sens de l’intrigue et du coup de théâtre font le reste.»

Le texte que nous publions ici est extrait de la nouvelle «Maux de la fin», qui fait partie du recueil encore inédit Zurich by night. APD

https://sites.google.com/site/destextesareagir
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biblio

Graine de Sabbat
Éditions Faim de siècle & Cousu Mouche, Genève, 2012.

Marche, arrêt. Point mort
Éditions Faim de siècle, Fribourg, 2007.

Mémoires anonymes
Éditions Quadrature, Bruxelles, 2006.

Petits plaisirs au Touquet
Éditions Arthémuse, Paris, 2003.

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Deux lundis par mois, retrouvez dans Le Courrier le texte inédit d’un auteur suisse ou résidant en Suisse. Voir www.lecourrier.ch/auteursCH
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Cette page a été réalisée en partenariat avec le site littéraire www.culturactif.ch pendant de nombreuses années. Dorénavant, le nouveau site littéraire suisse www.chlitterature.ch prend le relais en établissant un partenariat avec Le Courrier. Il va mettre à disposition la totalité des inédits publiés pendant ces sept dernières années. Ce site a pour objectif de rendre accessible aux lecteurs et lectrices la littérature suisse grâce à ces choix de textes. Il va se conjuguer avec les ressources diverses qui se mettent en place en Suisse au travers des sites des auteur.e.s, de leurs maisons d’édition, de sites culturels comme www.viceversalitterature.ch, de sites associatifs comme celui de l’association suisse des autrices et des auteurs www.a-d-s.ch, et du portail en construction consacré à la littérature suisse, schweizerliteratur.ch

La page d’inédits dans Le Courrier a été initiée dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre à Genève. Avec le soutien du Département de la Culture de la Ville de Genève et du Département de l’Instruction publique de la République et Canton de Genève, la Fondation Oertli ainsi que la Loterie romande du Canton de Genève et la Fondation Pittard de l’Andelyn.

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