Guy Poitry

On janvier 26, 2015 by admin
Guy Poitry © Louis-Marc Pillet

Guy Poitry
© Louis-Marc Pillet

 

Cet extrait est publiée dans Le Courrier le 26.1.2015. Elle est téléchargeable ici: Guy Poitry

 

Derniers entrechats de la Camarde

 

Compère guillotin

Elle égalisait. À la faux. Du moins c’est ce qu’on prétendait. Quand les autres s’y mettaient, les instruments n’étaient pas toujours les mêmes. La hache sur le billot; la corde au gibet; le bûcher, la roue, la poulie pour l’estrapade, les chevaux si l’on écartèle. Et les douleurs de la question, dont on ne revenait parfois pas.
Elle, dans tout ça? On ne lui demandait pas son avis. Sans qu’elle ait écarté les mâchoires, on lui dépêchait des malheureux: c’était affaire de hautes ou basses œuvres. À l’inverse, de temps à autre, elle aurait voulu saisir plus tôt: on arrêtait son bras.
Elle se souvient de Damiens, qui souffrit mille morts avant la Mort; les encagoulés ne desserraient pas les tenailles, et les chevaux se révélèrent trop fous, trop faibles aussi, pour ce grand corps. Plus de deux mois d’horreurs qui firent honte aux vivants. On dit qu’elle n’a pas pardonné à Louis, quinzième du nom; et qu’elle sut le rappeler au seizième, qui pour trépasser eut un traitement infiniment plus doux.
Sous le burin des graveurs, on la voit emmener de même façon l’Empereur, le Pape, de haut en bas jusqu’au dernier des gueux. Elle reconnaît volontiers que ce fut enjolivures, et qu’on n’était pas plus égaux devant elle que dans la vie. Cela n’a pas beaucoup changé.
Mais un homme s’est voulu son compère. Et lui fit quelques remontrances. Commère, disait-il, j’ai bien vu: que vous n’égalisez guère; que vous restez la faux en l’air, quand d’autres supplices s’abattent sur les gens. On ne vous voit vraiment active qu’au bord du lit, et même là les fins ne sont pas les mêmes; ni les draps ni les râles.
Compère, aurait-elle voulu répondre… Mais elle s’interrompait. Le bon Docteur n’avait pas tort. Il entreprit d’ailleurs de le lui prouver.
C’était un obsédé du chef. Aux États généraux, il avait réclamé le vote par têtes. À la Convention, il s’offrit à les faire tomber. Il prétendit améliorer la faux, qui dépendait trop du bras, et dont la lame n’était pas toujours aussi finement aiguisée. Il ne jurait que par la machine. Les Romains, déjà…
Couper les têtes n’a rien d’original, en effet, rétorquait-elle. Que pensez-vous m’apprendre?
La manière. La véritable égalité. «Tout condamné à mort aura la tête tranchée.»
Compère, je pourrais vous répondre que la variété a bien du charme. Ou que vous marchez sur mes terres, et que je n’aime pas qu’on soit aussi expéditif, sûr de son bon droit, prenant des airs de philanthrope pour mécaniser les derniers souffles. Vous allez vite en besogne; je mets plus de temps à lever la main, et j’ai parfois la bonne idée de frapper à côté.
Mais on en eut pour près de deux siècles de rasoir national. Et certains en redemandent. Non par souci d’égalité.

 

Dernier Virage

Elle attend.
Elle sait qu’il arrivera. Elle l’entend. Et ce bourdonnement-là, qui enfle, qui se rapproche, c’est à la fois agaçant et un tantinet plaisant. Il lui vient.
Une pétarade encore et le voici! Elle qui n’a jamais fait grand bruit, l’accueille à sa façon, en toute discrétion: elle enfourche! À présent derrière lui, l’enserrant de ses bras frêles.
L’a-t-il sentie? Il creuse les reins, pousse un peu plus les gaz. Elle se cale tendrement contre lui. Autrefois, songe-t-elle, nous ne connaissions pareilles jouissances – vitesse et vrombissement… Et ce vent! qui s’engouffre dans ses cheveux, et rebondit sur mon crâne tout lisse…
Puis qui virevolte dans les orbites, s’en va muser çà et là, jouant à faire d’un fémur une flûte, du péroné un pipeau…
Elle en est toute palpitante, toute pantelante, la pauvrette!
Et sous elle c’est pétarade sur pétarade, un petit concert pétulant, qui vous porte, vous emporte; vous déporte aussi, de virage en virage, où l’on se penche, où l’on danse, se balance…
Il se donne; elle ne dit pas non, appuie sur sa poitrine, presse un peu l’étrier, pied contre pied… Tu m’es plus cher que bien des autres. J’aime ta combinaison, qui te protège crois-tu; l’odeur du cuir, celle de ta sueur qui s’y mêle et devient plus forte, car tu commences à comprendre… J’aime ces gants, qui te rendent moins humain; ces bottes, si pesantes; ce casque, que je délace. Tu sais que je suis là, tu en as maintenant la certitude; tu me sens flottant autour de toi, devant, derrière – devant surtout, dressée dans l’ombre; ou dans la lumière aveuglante… Et je te dis merci, ainsi qu’à ce virage un peu sec, que tu as pris trop vite, merci à lui, merci à toi, merci à ce ravin qui nous accueille, où nous dormirons ensemble, quelques jours, quelques heures, à jamais…

 

La vie

Et cette force de vie qui anime l’oiseau en vol et le fait se précipiter contre une vitre – petite boule de plumes qui n’a pas même pleuré une goutte de sang.
Et ceux qui à l’avant d’un engin qui n’avait que des roues se sont rêvé des ailes, pour ne laisser que des cadavres au bord d’une route.
Elle les a regardés; n’a rien fait, rien eu à faire. «Il paraît que dans ces cas-là on s’exclame: C’est la vie!»

 

Beaux Morceaux

Elle les a vus grandir – et c’est touchant. Ils avaient tous reçu un nom à la naissance: elle se faisait un devoir de l’apprendre, de le retenir. Elle suivait leurs aventures, de près ou de loin; mais à vrai dire, ce n’était pas leur faire qui l’intéressait: elle préférait leur être.
Vous voudriez qu’elle soit jalouse de la vie? Non point. Elle a toujours eu le plus grand respect pour elle; s’émerveillant de ce qu’elle peut accomplir. Regardez: ça naît, c’est tout fin tout menu – j’aime ces petits doigts, ces petits pieds, qui gigotent déjà… Tout est là, du moins presque toujours. Les mois passent, les années: ça s’étire, ça s’étoffe; ça s’épaissit, s’avachit – elle ne s’en plaindra pas. Qu’ils lui arrivent mûrs ou blets ou encore verts, elle croque. Grignote ici ou là. Feint d’abord d’hésiter: par où le prendrai-je? Un tel a le goût sucré, elle attaquera les orteils. Pour tel autre, quoiqu’il fût dur de la feuille, elle optera pour l’oreille. Mais toujours prend son temps; et pour chacun choisit un parcours qui lui soit propre – même si les itinéraires ne sont pas en nombre infini. Elle tient à une relation personnelle; intime; de chair à croc. À chaque morceau qu’elle emporte, elle lui susurre son petit nom, pour bien montrer qu’elle ne l’a pas oublié; qu’elle se souvient de ce qu’il fut, quoiqu’il s’en éloigne à chaque coup de dent. C’est un congé qu’elle prend, toujours répété, jusqu’au dernier, quand il ne restera plus rien: poussière, adieu! Je t’ai longuement aimé, toi qui étais à croquer!
Mais aujourd’hui, on ne les lui remet pas toujours tout entiers. Un œil a été prélevé, un rein, le foie, qui sait quoi?
Qui sait où? Où les aura-t-on mis? Sur quel autre corps, qu’elle croyait connaître, et qui ne se ressemble plus.
S’il faut à présent faire une recherche d’identités… Eh! bonjour, M. Dupont! bonjour à votre cœur qui ne battait plus pour vous depuis longtemps – depuis que nous nous sommes vus la dernière fois: re-bonjour donc à ce morceau de vous, que l’on m’avait soustrait. Mais pardonnez-moi de le dire un peu crûment: une bonne part du plaisir s’en est allée avec vos premiers restes; voici des abats qui ont comme un goût de réchauffé, quoiqu’ils soient déjà froids. Et l’on me présente ça sous un nom qui est d’emprunt. S’il faut à présent faire l’inventaire… ceci est à lui, cela vient d’un autre – sans parler de tout ce qui s’y est mêlé, métaux, plastique, silicone, des alliages de toute nature: pouah!
Le don d’organes, dites-vous? En tout cas pour moi ce n’est pas un cadeau.

 

Trouver à qui parler

Elle était celle par qui le silence arrive. Et s’en flattait. Il fallait, par endroits, sur la terre, de ces lieux d’où plus un son ne monte.
Ils brillaient sous la lune.
On pouvait à toute heure s’y recueillir.
Elle en était la pourvoyeuse et la gardienne. Un alignement de trous, qu’on ouvre et qu’on referme; un alignement de pierres, et sur elles quelques mots, quelques chiffres, qui en disent si peu. Un nom, des dates, un bout de phrase peut-être encore. Pour ne pas oublier. Ou pour mieux taire tout le reste.
On appelle ça des tombes, on les prétend muettes.
Elle régnait sur ces silences.
Mais aujourd’hui tout parle; on arrive à tout faire parler. Et voici qu’on rouvre; avec une question sous la bêche: Mon père, me reconnais-tu pour ton fils? – Votre mort, Madame, fut-elle aussi naturelle qu’elle en avait l’air? – Est-ce vraiment lui qui gît là?
Répondez!
Et ça parle, ça parle. Temps de bavards, où même les vieux os s’y mettent.

 

bio

Né en 1956 à Genève, Guy Poitry enseigne la littérature française à l’université de Genève depuis 1981. Dans le domaine de la critique littéraire, il a publié un ouvrage sur Michel Leiris ainsi qu’une Méthodologie de la dissertation littéraire, outre différents articles sur Voltaire, Diderot, Sade…
Egalement chroniqueur au Courrier, actif au sein de feu Hétérographe, revue des homolittératures ou pas:, il est l’auteur de récits et romans à l’écriture précise et sensible (voir biblio ci-dessous). Alors que Dessalines s’attachait à la figure historique du révolutionnaire et premier (éphémère) Empereur d’Haïti, Comme un autre retraçait le délicat passage de l’enfance à l’âge adulte.
Les fragments publiés ici sont extraits de Derniers Entrechats de la Camarde, un ensemble de 37 textes mettant en scène la Mort pour une sorte de danse macabre moderne.
APD

biblio

Méthodologie de la dissertation littéraire
Roman
Lausanne, Réalités sociales, 2012.

Mariage et autres fictions
Lausanne, d’en bas, 2010.

Dessalines
Lausanne, d’en bas, 2008.

Comme un autre
Genève, La Joie de lire, Coll. Rétroviseur, 2006.

Chutes. Lambeaux et ratés
Genève, Métropolis, 1998.

Jorge
Genève, Métropolis, 1996.

Michel Leiris. Dualisme et totalité.
Essai. Toulouse, Presses universitaires de Toulouse-le-Mirail, 1995.

 

Cette page a été réalisée en partenariat avec le site littéraire www.culturactif.ch pendant de nombreuses années. Dorénavant, le nouveau site littéraire suisse www.chlitterature.ch prend le relais en établissant un partenariat avec Le Courrier. Il va mettre à disposition la totalité des inédits publiés pendant ces sept dernières années. Ce site a pour objectif de rendre accessible aux lecteurs et lectrices la littérature suisse grâce à ces choix de textes. Il va se conjuguer avec les ressources diverses qui se mettent en place en Suisse au travers des sites des auteur.e.s, de leurs maisons d’édition, de sites culturels comme www.viceversalitterature.ch, de sites associatifs comme celui de l’association suisse des autrices et des auteurs www.a-d-s.ch, et du portail en construction consacré à la littérature suisse, schweizerliteratur.ch

 

La page d’inédits dans Le Courrier a été initiée dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre à Genève. Avec le soutien du Département de la Culture de la Ville de Genève et du Département de l’Instruction publique de la République et Canton de Genève, la Fondation Oertli ainsi que la Loterie romande du Canton de Genève et la Fondation Pittard de l’Andelyn.

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