David Jakubec

On mars 4, 2013 by admin

David Jakubec
© Thomas Schunke, 2013

 

Cette page publiée dans Le Courrier le 04.03.2013 est téléchargeable ici : David Jakubec

 

Publicidez !

Choix de variations sur le mythe de Sisyphe

 

Êtes-vous assis?… Oui! Et de un!… Avez-vous, lectrices, lecteurs, du temps devant vous?… Si non, laissez tomber… Oui! Et de deux! Alors, donnez-moi la main, partons à pied en nostalgie… Non! Ne te laisse pas distraire, amie, ami, par la frénésie commerdiale: écoute ta valse…
An der schönen blauen Donau…
Tra la la! Tra la la! Tra la la! Tra la la!…
Stop!… Et ça repart: Tra la la! Tra la la! Tra la la!…
Cla !… Et ça repart: Tra la la! Tra la la! Tra la la!…
On déballe… Attention, les oreilles… Pa ta tra!… Tra la la! Tra la la! Tra la la!…
Ça me rappelle Bob… Sacré Bob! Vous le connaissez?… Oui! Le grand patron d’UBS… Vous aimez les histoires?… Alors, je vous raconte la mienne: après mon MBA … Et de un!… J’ai d’abord travaillé dans le marketing chez UBS… Père avait parlé de moi à son vieil ami d’enfance, Bob ! Le même… En conséquence, j’ai commencé directement en tant que Junior Chief of Project dans le Department of Donations… Et de deux!… Neuf semaines plus tard, promotion! Je suis nommée, dans le même département, Junior Executive Manager Director for Indulgences… Et de trois!… Neuf semaines plus tard, promotion! Junior Head Director of Forgiveness… Et de quatre!… Neuf semaines plus tard, promotion! Junior Senior CEO for White spirit… Et de cinq!… Alors, neuf semaines plus tard, promotion! Bob me propose de faire un Master of Real Publicity en Californie… Et de six!… Neuf semaines plus tard, promotion!… Et de sept!…
J’ai le privilège de travailler à domicile!… Bob, toujours le même… Que ne m’as-tu pas donné dans la vie?… Homme! Homme merveilleux, tellement cultivé, élégant, toujours en complet de flanelle grise, pantalon à revers, chemise et pochette de soie imperceptiblement rosées, chaussures de pécari, caleçon… Hm! La grande classe, sur mesure, à Londres… Dans ses sélections, il reste toujours très franc, tenez! par exemple, il aime à me seriner à l’oreille: «Mon petit, pour être cadre dans notre établissement, il vaut mieux être une femme qu’un homme, belle jeune riche et suisse, que vieux pauvre malade et africain»…
Enfin, comme dit le poète: Le désir, voulez-vous? Venez! Je vous en vends… Je descends: et de un!… Le bonheur, voulez-vous? Venez! Je vous en vends… Je descends: et de deux!… De l’amour, voulez-vous? Venez! Je vous en vends… Je suis dans la gadoue: et de trois!… De la mort, voulez-vous? Venez, je vous en vends…
Gagner du temps… Ça me rappelle Bob, vous le connaissez?  – et je remonte: un! – quel homme – deux ! – exceptionnel – trois!…
Sa perspicacité: «Les enfants! Nous devons désormais prendre en main le destin de l’humanité»… Je monte encore: et de un!… «Fini de jouer!… Nous devons, nous, les élites, assumer fièrement, courageusement, nos responsabilités»… Je monte encore: et de deux!… «Immense est le défi: sauver notre planète»… Je monte encore: et de trois!… «Nous sommes dans l’urgence… Cette urgence a un prix, à payer, comptant!»… Je monte encore: et de quatre!… «Notre devoir est donc de nous imposer par tous les moyens…»  Je monte encore: et de cinq!… «Y compris la violence»… Je monte encore: et de six!… «Le pouvoir écologique, économique, culturel ou social…» J’atteins le sommet: et de sept!
Le moment est enfin venu de lire le célèbre texte de la Compagnie du Désastre…
Je me souviens, lorsque je quittais la maison pour de longs mois à l’étranger, père m’accompagnait jusqu’aux grilles… Il avait d’abord pris soin d’envoyer en avant la malle trop chargée «Dépêchez-vous, Justin, le train n’attendra pas!»
Pas pas! Je comprends pas! Que fais-tu, des soirées entières, seul, dans ta bibliothèque, à t’achopper à telles phrases farfelues:
«La route?… C’est moi! Je suis la route, grise droite fruste vide; patiente, je me déroule sans fatigue, état d’âme? même pas de nostalgie aucun but rien de rien à venir et pourtant! Regardez là-haut! C’est moi seule, centrale, colonne de fumée, qui porte l’ensemble du ciel le soleil le jour la lune et les étoiles la nuit même les nuages ces insaisissables toujours en voyage qui viennent du très lointain beaucoup plus loin que le visible voire l’invisible ils remontent le firmament, à la chasse aux vents forts, jusqu’au zénith pour lentement fatiguer descendre passer mon amont devenir poussières et disparaître en silence dans mon passé…»
Ton refrain «Il y a un temps pour tout, mon petit, un temps pour la liberté, cette si cruelle et gaie vanité des vanités, et un temps pour…» je ne sais plus trop quoi… Paspas! Je comprends pas!
«Lorsque je serai parti, mon petit, tu feras don de tous ces livres au musée…» Sur ce coup, tu t’es trompé, père! C’est ta maison, qui est devenue le musée d’art contemporain; plus exactement, elle a été aménagée en restaurant, cafétéria, salles de cinéma et de conférence, atelier de poterie pour les moins de sept ans, pièces de réceptions et studios pour des artistes en résidence, les grands bureaux du directeur et les trois petits pour chacune de ses trois adjointes… Le gigantesque musée en verre en forme d’étoile géante est venu s’accoler à ton aile préférée, celle de ta bibliothèque, ton salon bleu ciel, ton cabinet, côté tilleul, côté couchant… Pour tes livres, un gars est venu, il a hoché la tête «Je vous débarrasse toutes ces vieilleries, si je peux prendre les meubles…» Marché conclu… La bonne affaire!
Auparavant, j’avais dû traverser les larmes de Mélanie; Mélanie d’ailleurs pleure à tous propos: père, gourmand avant la maladie, «votre mendiant, ce soir, Mélanie, fut un délice…» Alors Mélanie tire de son tablier un grand mouchoir, se tourne, renifle «Berci, Bonsieur…» et disparaît dans la cuisine, ou bien lorsqu’elle échoue dans le démoulage du bavarois au cassis, sa spécialité; elle le répète volontiers, «Démouler le bavarois, en particulier le bavarois au cassis, dieu seul sait pourquoi, est une opération extraordinairement délicate, une fausse manipulation, la plus petite maladresse et paf!…» Et voilà, le mouchoir à carreaux rouges est trempé…  «Tout est à rebonter…»
Comme à chaque départ, je dévale donc le grand escalier et, docile, suis le rituel des au revoir… Mélanie, le mouchoir à carreaux rouges déjà trempé, «Badeboiselle Bartine…» ; mère, déjà distante, «tu me donneras de tes nouvelles, cette fois?»; Charles, sur son vélo, «tu m’aimes vraiment?»; mon cher Justin, sur le quai gris, au coup de sifflet, dans les jets de vapeur, laisse à dessein pouf! choir, ses yeux brillants presbytes, sa casquette, brune et rêche…
Comme au revoir, père avait ce geste bien à lui, il tendait sa main non pas en hauteur, comme tout un chacun, mais à l’horizontale… Peut-être une habitude prise lorsque nous étions enfants, qui sait?… Et il serrait le poing à intervalle régulier, je le vois, mon semeur, comme ceci «Danse, danse bien, ma chérie… Danse, danse bien, ma chérie»… Interrompait-il son mouvement lorsque nous avions le dos tourné? Je ne crois pas… Maintenant que tout est derrière, restent Justin, fantôme sur les ombres mauves, à peine visible, déjà trop loin, tirant la lourde malle, sous les couronnes ensoleillées des platanes majestueux et comme un fil rouge le souvenir de mon père sa main tendue vers l’avant «Danse, danse bien, ma chérie… Danse, danse bien, ma chérie»… Paspas! Je comprends pas!
Où te caches-tu, sacré rouleau?… Non!… Non!… Non!… Ne me dites pas qu’il n’y a pas de texte… Sans l’écrit, tout est par terre, sans queue ni tête, ma publicité réduite à néant…
À moins que… Sauvée! Viens dans mes bras mon beau rouleau!… Que je t’embrasse… et te déballe… Attendez… Un peu de patience… Diablement bien emballée, cette affaire… Encore une minute… Quelques secondes de plus… Hop! Regardez-moi ça!… Quelle finesse… Zéro virgule zéro zéro zéro trois millimètres d’épaisseur… Quelle transparence… Quelle prouesse technologique… Ce rouleau peut contenir, invisible à l’œil nu, jusqu’à l’équivalent de cent méga phallus de texte… Vous vous rendez compte, la quantité?… Un méga phallus vaut dix mille phallus… Maintenant, ne me demandez pas ce qu’est un phallus… Une unité de puissance, quelque chose comme ça… Un phallus, c’est déjà grand, alors vous imaginez cent méga phallus… Non! Rassurez-vous, je ne vais pas tout lire… Seulement des extraits choisis…
Chères participantes, chers participants, veuillez excuser ce contretemps… Et #attractif: la lecture exclusive  «Qu’est-ce que le théâtre?» Un poème exceptionnel en vrais alexandrins par la Compagnie des Pâtre … Je commence… Je lis donc pour vous le rouleau… Je me concentre… Un instant encore avant l’apothéose…
«Avez-vous bien éteint votre téléphone portable?»… «Merci aux grands magasins MIAOOOR qui nous ont donné / Les gros moyens pour préparer cette publicité!»… Hm… « Ça marche pas!… Où donc est passé le mode d’emploi?»… Hm… «Rien ne valent un steak bleu et d’un grand cru le verre…»… Hm… «Le succès a rendez-vous avec le succès!»… «Narcissus, Narcissus! Yes, you are the merror!»… Hm… «Du désir, voulez-vous? Venez! Je vous en vends… / Du bonheur, voulez-vous? Venez! Je vous en vends… / De l’amour, voulez-vous? Venez! Je vous en vends… / De la mort! Voulez-vous?… Venez! Je vous en vends…»… Hm… Hm… «Tra la la! Tra la la! Tra la la! Tra la la! / Tra la la! Tra la la! Tra la la! Tra la la! / Tra la la! Tra … la … la …… Tra …… l ……… a …»

Bio

C’est à l’âge de raison, en 1968, que David Jakubec écrit sa première pièce intitulée Tour de magie, dans laquelle il tient le rôle principal: Mille Boulles. Après des études de Lettres dans les universités de Neuchâtel et de Saint-Pétersbourg, il étudie la psychiatrie et la psychothérapie à Genève puis Stanford, en Californie. Il exerce aujourd’hui dans son propre cabinet en tant que psychiatre, psychothérapeute et psychanalyste de groupe, et travaille en tant que superviseur des Hôpitaux universitaires de Genève.

Ses pièces Partir et Quel bonheur! ont été mises en scène par Jaques Dutoit. David Jakubec est l’un des cofondateurs de la Compagnie du Dépoâtre, et il a lui-même mis en scène deux de ses pièces, Liquider et Publicidez! Nous publions ici un extrait de cette dernière, imaginée pour une seule voix et sous-titrée Variations sur le mythe de Sisyphe. Elle a été jouée en décembre 2012 à Genève par Martine Corbat, tandis que l’artiste Thomas Schunke a réalisé un court métrage qui s’en inspire et qui sera projeté en première, jeudi 14 mars 2013 à 19h30 (espace pour évènements ponctuels, lieu: 23 rue des Moraines, 1227 Carouge, réservation: direction@compagniedudepoatre.ch). Voir les ébauches, rouleaux 1 et 2, de ce court métrage de Thomas Schunke avec Martine Corbat: Publicidez! 1; Publicidez! 2.

Actuellement, il écrit deux pièces en parallèle : Frénésire ! Ou le nouvel Orphée (seconde partie après Publicidez ! du diptyque Deux pour une ! La divine commerdiale) et Do it your theater / Histoire prête-à-monter.

CO

 

Biblio

Pour commencer

Extrait paru dans Le Livre des Ecrivains associés du théâtre de Suisse,
Théâtre en camPoche,
Bernard Campiche Editeur, Orbe, 2008.

Autoportrait avec lutrins
Trois extraits parus dans La Revue de Belles-Lettres, 2 – 4, Genève, 2009.

 

 

Deux lundis par mois, retrouvez dans Le Courrier le texte inédit d’un auteur suisse ou résidant en Suisse. Voir www.lecourrier.ch/auteursCH
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Cette page a été réalisée en partenariat avec le site littéraire www.culturactif.ch pendant de nombreuses années. Dorénavant, le nouveau site littéraire suisse www.chlitterature.ch prend le relais en établissant un partenariat avec Le Courrier. Il va mettre à disposition la totalité des inédits publiés pendant ces sept dernières années. Ce site a pour objectif de rendre accessible aux lecteurs et lectrices la littérature suisse grâce à ces choix de textes. Il va se conjuguer avec les ressources diverses qui se mettent en place en Suisse au travers des sites des auteur.e.s, de leurs maisons d’édition, de sites culturels comme www.viceversalitterature.ch, de sites associatifs comme celui de l’association suisse des autrices et des auteurs www.a-d-s.ch, et du portail en construction consacré à la littérature suisse, schweizerliteratur.ch

La page d’inédits dans Le Courrier a été initiée dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre à Genève. Avec le soutien du Département de la Culture de la Ville de Genève et du Département de l’Instruction publique de la République et Canton de Genève, la Fondation Oertli ainsi que la Loterie romande du Canton de Genève et la Fondation Pittard de l’Andelyn.

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