Daniele Bernardi

On septembre 15, 2014 by admin
Daniele Bernardi © Alexandre Zveiger

Daniele Bernardi
© Alexandre Zveiger

 

Cette page publiée dans Le Courrier le 16.9.2014 est téléchargeable ici : Daniele Benardi

La mère

(poème tragique)

 
Quand il travaille d’après nature
le peintre doit savoir quoi éliminer.
Simon Leys
 
Pendant l’hiver, mon frère vivait près du lac.
La surface était comme une dalle.
Il habitait la cahute en bois, près de la cannaie.
Au printemps, les œufs de grenouille s’ouvraient
et lui, il allait ramasser ces larmes noires,
les mains nues – et les têtards
glissaient sous ses doigts, lui chatouillant la peau.
 
 
Mon frère là-bas peignait une grande peinture.
Il la nommait «La Mère» et chaque jour
il ajoutait un détail
à l’idéogramme monumental en forme de poisson –
comme l’éboulement sur la colline.
 
En décembre l’eau gelée se remplissait de meurtrissures:
les enfants patinaient sur sa surface,
en riant – et le bruit des lames qui blessaient la glace
lui écorchait les oreilles
 
comme le fait une craie sur un tableau noir
presque pour tous.
 
Il se rappelait de son chien,
quand les gamins lui jetaient des pierres,
et qu’il pleurait en le voyant à sa chaîne,
incapable de l’aider à se défendre.
 
Mon frère se procurait l’eau pour les aquarelles
en cassant la glace avec une machette.
Il y plongeait son pot et les mains transies
devenaient blêmes, tandis que le verre se remplissait
 
et des têtards imaginaires et morts se dandinaient sous sa paume.
 
Quand son pinceau touchait la toile
mon frère serrait les paupières
et devenait un ancien maître chinois,
un peintre indien éméché,
un poète japonais sans logis
 
ou alors un joueur de luth de Mongolie.
 
Mon frère était un magicien:
 
quand j’étais enfant, il m’avait pris par la main
pour m’amener en pleine nuit dans le noir de la bibliothèque.
Et là il m’avait dit «Regarde»,
en découvrant son bras griffé par un chat
«cette blessure nous dit
quelque chose qu’on ne voit pas et qui se tait
pendant qu’elle nous parle. Vois-tu ces livres plongés dans la pénombre?
Ils sont à toi.»
 
Je me taisais et je comprenais
que le rêve de l’art était une chose possible
et terrible – mais qu’on arrive de l’autre côté
à jamais changés
après avoir perçu le vide.
 
Mon frère chaque jour regardait
le vide dans le blanc.
Et chaque jour le patin à glace d’un enfant
lui griffait l’ouïe – comme l’avait blessé un soir
le chat qui l’avait pris au cou,
lui ouvrant la jugulaire
 
et laissant se répandre au sol
des litres et des litres de sang.
 
Mon frère contemplait le vide
couché sur son lit
et chuchotait au plafond
«Je suis un monstre»,
les larmes aux yeux.
 
Mon frère peignait le grand poisson
qui était pour lui une avalanche
et chaque soir il se couchait
une cigarette aux lèvres
propice à s’embraser dans les couvertures.
 
Mon frère parlait l’arabe
et la langue des morts.
 
Il étudiait le chant des oiseaux,
regardait l’aube des ressuscités
dans le souvenir de tous les disparus
 
qui portaient un nom et une histoire.
 
Mon frère un jour sortit de chez lui et de lui-même,
il prit sa hache en verre
et à tous il montra sa tête tranchée
qui chantait et voyait
 
par-delà le fleuve les ombres en voyage.
 
Il nous dit «je n’en peux plus. Courage.»

La madre

(poema tragico)

 
Quando lavora dal vero,
il pittore deve sapere cosa eliminare.
Simon Leys
 
Mio fratello d’inverno viveva sul lago.
Sembrava una pietra la lastra.
Lui abitava nel bugigattolo di legno, accanto al canneto.
In primavera le uova delle rane
si schiudevano, e lui andava a prendere le lacrime
nere con le mani – i girini
gli scivolavano tra le dita solleticandogli la pelle.
 
Mio fratello lì dipingeva un grande dipinto.
Lo chiamava «La madre»
ed ogni giorno aggiungeva un dettaglio
a quell’enorme ideogramma a forma di pesce –
come la frana sulla collina.
 
In dicembre l’acqua gelata si riempiva di tagli:
i bambini pattinavano sul lastrico
e ridevano – il rumore delle lame che ferivano
il ghiaccio gli perforava le orecchie
 
 
 
come fa il gesso sulla lavagna quasi a tutti.
 
 
Si ricordava di quando il suo cane
veniva preso a sassate dai ragazzini
e lui piangeva, vedendolo legato alla catena,
incapace di aiutarlo a difendersi.
 
Mio fratello prendeva l’acqua per gli acquerelli
spezzando il ghiaccio con la scure.
Immergeva il vaso e le mani gelide
diventavano pallide, mentre il vetro si riempiva
 
 
e girini immaginari, morti, scodinzolavano nel pugno.
 
Quando toccava col pennello la tela
mio fratello stringeva le palpebre
e diventava un antico maestro cinese,
un pittore ubriaco indiano,
un poeta giapponese senza casa
 
o un suonatore di cetra mongolo.
 
Mio fratello era un mago:
 
da bambino mi aveva preso per mano
e portato nel buio della biblioteca notturna.
Lì mi aveva detto «Guarda»
mostrandomi il braccio scoperto graffiato da un gatto
«questa ferita dice
che c’è qualcosa che non si vede e tace
mentre ci parla. Li vedi questi libri nell’ombra?
Sono tuoi».
 
 
Io tacevo e capivo
che il sogno dell’arte era una cosa possibile
e terribile – che dall’altra parte
non si giunge mai come si è partiti
dopo che si è visto il vuoto.
 
Mio fratello guardava il vuoto
ogni giorno nel bianco.
E ogni giorno il pattino di un bambino
gli graffiava l’udito – come il collo
quando il gatto, una sera, gli era saltato addosso
ferendolo alla giugulare
 
e facendogli versare litri e litri di sangue sul pavimento.
 
Mio fratello contemplava il vuoto
sdraiato sul suo letto
e mormorava al soffitto
«Sono un mostro»
con le lacrime agli occhi.
 
Mio fratello ritraeva il grande pesce
che era per lui una valanga
e ogni sera si coricava
con una sigaretta tra le labbra
pronto a darsi fuoco tra le coperte.
 
Mio fratello parlava l’arabo
e la lingua dei morti.
 
Studiava il canto degli uccelli
e guardava l’alba dei risorti
ricordando tutti gli scomparsi
 
che avevano un nome e una storia.
 
Mio fratello un giorno uscì di casa come di senno,
prese la scure di vetro
e mostrò a tutti la sua testa staccata
cantare e vedere
 
di là dal fiume le ombre in viaggio.
 
Ci disse «Io non ce la faccio più. Coraggio».

Traduit de l’italien par Pierre Lepori.
 

bio

 

Appartenant à la nouvelle génération de poètes de Suisse italienne, Daniele Bernardi est né à Lugano en 1981. Il est comédien professionnel et auteur. Il collabore également aux services culturels de la Radio Suisse italienne (Rete2) par des chroniques littéraires.

Après avoir donné ses premiers textes à une anthologie de jeunes voix tessinoises, proposée par Davide Monopoli chez l’éditeur-plasticien Mauro Valsangiacomo (Alla chiara fonte éditions), il a publié deux plaquettes de vers remarquées.

Son écriture se distingue par une certaine modestie narrative, où un «je lyrique» en retrait est porteur d’une vision latérale de la vie et d’un doute permanent – historique et générationnel: «Oltre il limite risibile del secolo / scorso con uno sguardo incredulo. E / non più, certamente, euforico» («Par-delà la limite risible du siècle / passé, avec un regard d’incrédulité. Et / jamais plus, bien entendu, euphorique»).

PLI

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biblio

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Ballata/e degli alberi solitari
Lugano, Alla chiara fonte, 2009.

Versi come sassi
Faloppio, Lietocolle, 2009.

Tutto questo andare a Rotoli
In Antologia della durata, Lugano, Alla chiara fonte, 2003.

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Deux lundis par mois, retrouvez dans Le Courrier le texte inédit d’un auteur suisse ou résidant en Suisse. Voir www.lecourrier.ch/auteursCH
+
Cette page a été réalisée en partenariat avec le site littéraire www.culturactif.ch pendant de nombreuses années. Dorénavant, le nouveau site littéraire suisse www.chlitterature.ch prend le relais en établissant un partenariat avec Le Courrier. Il va mettre à disposition la totalité des inédits publiés pendant ces sept dernières années. Ce site a pour objectif de rendre accessible aux lecteurs et lectrices la littérature suisse grâce à ces choix de textes. Il va se conjuguer avec les ressources diverses qui se mettent en place en Suisse au travers des sites des auteur.e.s, de leurs maisons d’édition, de sites culturels comme www.viceversalitterature.ch, de sites associatifs comme celui de l’association suisse des autrices et des auteurs www.a-d-s.ch, et du portail en construction consacré à la littérature suisse, schweizerliteratur.ch

La page d’inédits dans Le Courrier a été initiée dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre à Genève. Avec le soutien du Département de la Culture de la Ville de Genève et du Département de l’Instruction publique de la République et Canton de Genève, la Fondation Oertli ainsi que la Loterie romande du Canton de Genève et la Fondation Pittard de l’Andelyn.

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